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En tenue d’Ève : le genre de la parole


 

Dans son livre En tenue d’Ève, le rabbin Delphine Horvillleur note justement que :

“la femme est toujours perçue comme un peu plus nue qu’un homme quand elle prend la parole dans l’espace public, ou simplement lorsqu’elle s’y tient.

Les traditions religieuses ont bien souvent ramené la femme à cette nudité essentielle ou, plus exactement, elles ont fait d’elles un être “à découvert” : même quand la femme est aussi vêtue qu’un homme, elle reste un peu plus nue que lui. La chevelure, le visage et la voix, ces lieux du logos et de l’expression du sujet au masculin, deviennent, au féminin, des zones érogènes, une exhibition indécente ou une intolérable tentation à recouvrir.”

Elle a tout à fait raison : on ne regarde pas – certains au moins et au moins moi – ne regardent pas et n’écoutent pas une femme qui parle comme ils écouteraient et regarderaient un homme. Ils ne peuvent faire abstraction de ce corps dans l’attention qu’ils portent et même si tout ne se réduit pas à cela (heureusement), cela demeure, irréductible, dans la perception : la parole a un genre.

Cette remarque de Delphine Horvilleur me rappelle une anecdote survenue il y a quelques semaines : on m’avait, lors d’une réunion à laquelle participaient également des personnes au téléphone, demandé de présenter une collègue, nouvelle dans le groupe qui se réunissait. Et j’avais commencé mon propos par ces mots : “N. est une jeune femme…“. Je m’étais alors fait vivement reprendre par une participante qui m’avait reproché de commencer ainsi mon portrait, alléguant que je n’aurais pas agi de même s’il s’était agi d’un homme.

J’ai alors – en toute bonne foi je pense -, répondu qu’elle se trompait et que si j’avais dû présenter un jeune arrivant, j’aurais probablement usé du même procédé, en ne changeant que le genre. A la réflexion, je n’en suis plus si sûr, d’ailleurs. Mais c’est surtout d’une discussion avec l’intéressée, N., que j’ai tiré le plus grand profit car elle m’a convaincu de ce que, sous ses dehors bonhommes et innocents, ma façon de mettre en avant l’attribut  – secondaire dans le contexte professionnel  – qu’est le genre, n’était pas si innocent que cela. Outre le fait que c’était inutile puisque ce que je disais était vu par les présents et entendu par ceux qui étaient au téléphone, commencer ma présentation par le genre de N. n’avait rien d’objectif. J’aurais en effet pu aussi bien commencer par mille autres attributs au moins aussi importants que celui-ci. Et faisant le choix de commencer par celui-ci, j’attirais l’attention sur un point particulier dont la désignation n’allait pas de soi.

Je ne bats pas ma coulpe – encore que je pourrais sans doute le faire, dirait peut-être l’aimée – mais la discussion que j’ai eue avec N. m’a fait prendre conscience de ce que ma prétendue innocence, le caractère prétendument objectif de ma présentation – oui, c’est une femme, c’est un fait – ne l’était pas totalement. Les mots qu’on choisit de prononcer alors qu’on pourrait en prononcer d’autres, figent les choses, les réduisent et orientent les sens et l’attention de ceux qui nous écoutent.

La réalité est objective mais le choix des mots employés pour la décrire ne l’est pas.

 


En accompagnement musical, et parce que la voix, effectivement, est elle aussi charnelle, Fuel to fire, d’Agnes Obel, tiré du disque “Aventine“.

8 réflexions au sujet de « En tenue d’Ève : le genre de la parole »

  1. Diable ! la remarque de Delphine Horvilleur est terriblement dans le goût du jour ! Certains êtres sont de toute manière “plus nus” que d’autres, et le genre n’a rien à voir avec ça… ça me fatigue beaucoup que le genre féminin se pose sans cesse en victime… D’ailleurs, si certaines ne supportent plus le regard des hommes, qu’elles cessent de mettre en avant leur “genre” féminin (notamment dans l’insistance à transformer la nomination des professions ou des états : auteurES; écrivainES, professeurES… etc, etc… ça me gonfle énormément cette guéguerre des genres : pour ma part, je n’ai jamais fait de différence entre le cerveau d’un homme et celui d’une femme, la seule différence entre homme et femme est physique (surtout au-dessous de la ceinture).

    1. Bonjour Poison,

      Tu es bien sévère avec Delphine Horvilleur qui assume tout à fait, je crois, sa condition de femme, sa féminité et ne s’en plaint nullement.

      Elle relève simplement – et je suis d’accord avec elle mais ne puis juger que de ce que je connais – que les hommes ont parfois du mal à faire abstraction du genre de leurs interlocutrices.

      Quant à elle, elle ne se pose nullement en victime. Elle remarque seulement que c’est cette attitude (masculine ou peut-être pas) qui explique (et en aucun cas ne justifie, évidemment) les délires tartufeux qu’on trouve notamment dans certaines orthodoxies religieuses : couvrez ce sein que je ne saurais voir, et vos cheveux, et vos bras, et vos lèvres, et votre corps entier…

  2. C’est vraiment intéressant ce que tu dis Aldor ! Je ne suis pas le moins du monde féministe, j’ai toujours travaillé dans des milieux d’hommes, et j’ai ressenti cette différence qui était faîte sur le genre … J’ai même eu droit une fois, alors que j’étais directrice des ventes d’une grosse entreprise à ce commentaire : « Mais vous ne portez pas assez de vêtements décolletés » !!! Cette vision de la femme dans son genre féminin est typiquement masculine me semble t’il. Pour les femmes il y a égalité des genres, pour les hommes pas toujours.
    J’espère que tu vas bien Aldor, j’ai remarqué que tu publies moins … Amitiés.

  3. J’ai toujours été très féministe (par rapport à mes copines d’il y a 50 ans – bien entendu, aujourd’hui, en comparaison des petites “jeunes femmes” de 30 ans (qui pourraient être mes filles depuis longtemps) je n’ai plus l’air tellement féministe !… Aucun homme ne s’est jamais permis ouvertement de me faire des remarques sur ma tenue vestimentaire, et les délires tartufeux m’ont toujours paru tellement risibles que je n’y ai jamais porté attention… A ce titre et à plusieurs autres, je dois être vraiment une extra-terrestre (ou un laideron avéré !) Est-ce que George Sand ou Colette se posaient la question de paraître plus nues que leurs masculins camarades de jeux ? En lisant cet extrait de Delphine Horvilleur j’ai complètement occulté le fait qu’elle plaçait sa réflexion dans le contexte religieux, et il est vrai que ça change complètement le point de vue. Aldor, merci de me l’avoir rappelé ! Bonne soirée à toi.

    1. Ce que tu dis, Poison, renvoie à un mystère, qui apparaît dans bien des domaines. La question n’est évidemment pas – tu le sais bien et sais bien aussi que c’est même parfois exactement le contraire – d’être laideron ou pas mais d’autre chose. Un mélange d’attitude, qui se prête plus ou moins à des réflexions, et peut-être aussi d’attention portée à ce genre de choses. A la fois ne pas appeler et ne pas percevoir.

      Je ne parle pas ici du regard porté par les hommes, de leur concupiscence, qui ne regarde finalement qu’eux, mais des réflexions tartufo-castratrices auquel ce regard parfois conduit.

  4. Bonsoir Aldor, en lisant ton billet je me disais qu’il est plus facile d’être “gender neutral” en anglais qu’en français. Mais personnellement lorsque je lis des articles de journaux, en anglais justement, je me prends à coller inconsciemment un genre à la personne dont il s’agit… pour m’apercevoir parfois, quelques lignes plus bas, que j’ai tout faux! En fait j’associe une situation donnée à un homme ou une femme. Comme quoi nous sommes tous influencés par les stéréotypes qu’a produits notre société.

    1. Bonjour Joëlle. Tu as probablement raison mais ne suis pas assez calé en anglais pour en juger pertinemment.

      Quoi qu’il en soit, j’aurais du mal, dans l’anecdote que je relate, à rejeter la faute sur la langue, qui n’y est pour rien.
      😊

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