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Une feuille qui tombe


Il y avait hier, rue de Médicis, une feuille qui tombait, tournant gracieusement sur elle-même.

La regardant dessiner sa courbe simple et élégante, cette belle hélicoïde sortie d’un manuel, je songeais à cette pensée de Nietzsche, je crois, dont m’a parlé Éléonore, qui dit que ce sont nous, les hommes, qui plaquons sur le chaos du monde notre besoin d’ordre et d’harmonie. Pris en soi-même, le monde serait désordre et absurdité, et c’est notre soif de raison et de compréhension qui l’éclairerait d’un semblant de lois et de règles – lois et règles qui ne seraient en fait que des projections de notre esprit.

Je pensais aussi, par métonymie, à ce que Freud, dans Malaise dans la civilisation, ce livre lu en terminale et retrouvé hier avec ses annotations d’alors, écrit du “sentiment océanique” dont lui parlait Romain Rolland : que ce sentiment océanique, cette impression qu’on a parfois de ne faire qu’un avec le monde, ne serait qu’une projection du Moi sur ce qui l’entoure, un reste névrotique de la perception déformée que le petit d’homme a du monde, qu’il croit d’abord soumis à sa volonté, qu’il ressent d’abord comme une extension de lui-même.

Est-ce le monde qui est beau et ordonné comme une horloge, ou est-ce nous qui l’embellissons et l’ordonnons du regard que nous jetons sur lui ? Et l’intimité que parfois nous ressentons à son égard découle-t-elle d’une proximité réelle ou n’est-elle que l’expression de notre souhait infantile de n’être pas abandonné dans la solitude de l’univers ?


En illustration musicale, la Chanson de Prévert, de Serge Gainsbourg, parce que je ne peux voir des feuilles mortes sans songer à cette chanson.


 

17 réflexions au sujet de « Une feuille qui tombe »

  1. Ce n’est peut-être qu’une impression subjective mais il me semble que l’univers est très bien ordonné (il n’y a qu’à voir le système solaire, le cycle des saisons, etc.) tandis que l’être humain est plutôt désordonné, déséquilibré, et a le plus grand mal à créer des systèmes harmonieux qui le satisfassent …

  2. Ordre et beauté, luxe calme et volupté…Le monde est ainsi quand l’homme n’y met pas les pieds…
    Mais si on sait le regarder en contemplation, alors, il délivre des trésors décuplés.
    •.¸¸.•`•.¸¸✿

    1. Oh… l’homme pourrait y mettre des pieds et le rendre encore plus beau. Il le pourrait parce qu’il pourrait faire tellement de choses, surtout les femmes et leur grâce et leur beauté.

      Le drame est qu’il salisse ce qu’il pourrait enchanter.

  3. Est ce important de le savoir ? Oui … Il me semble que de tout temps l’Homme essaie de comprendre ce qui l’entoure.
    Est ce que le monde est beau et ordonné ? Oui … D’ailleurs il suffit d’observer l’infiniment grand et l’infiniment petit, et des schémas de structures similaires s’y retrouvent, que ce soit dans le cosmos ou la cellule la plus petite. Une onde sonore qui se répercute à la surface de l’eau ne produit pas le même dessin géométrique suivant qu’elle est harmonieuse ou discordante. Tout ceci est prodigieux et la physique quantique finira par expliquer encore bien des choses.
    Est ce que cette intimité, cette connexion avec ce monde a un sens ? Oui … Enfin pour moi. Sinon comment expliquer cette émotion de beauté, ce sentiment de complicité avec les étoiles, les forêts, nos facultés intellectuelles même. Pourquoi de tout temps les Hommes cherchent ils ce sens profond de la vie ? Ce sens, nous lui avons donné des noms : Dieu, Allah, la Source de l’univers etc … Est ce que l’humanité peut se fourvoyer ainsi depuis des millénaires ? Mais ce n’est que mon humble avis …

    1. Bonjour Catherine,

      Je ne sais pas. Je ne sais simplement pas.

      Je ressens moi aussi, par moments, cet élan, cette impression de complicité, de familiarité, d’identité avec le monde.

      Mais il est vrai aussi que ce sentiment là est rassurant, tellement rassurant !

      Aussi le doute parfois me vient-il : et si tout cela, comme.dit Freud, n’était qu’une projection de notre besoin d’être entouré ? Non pas la beauté et l’harmonie du monde – qui sont probablement objectifs – mais notre proximité avec lui ?

  4. J’aime beaucoup cette réflexion qui ouvre tout un champ philosophique, à partir de la feuille qui tombe. Je crois que nous sommes tiraillés entre notre désir d’ordre et de beauté et le chaos qui nous agite, et que nous ne savons que trop bien engendrer. Mais le monde n’est-il pas lui même tiraillé entre ces deux extrêmes?
    Quant au sentiment de proximité avec le monde, qui nous saisit parfois, je ne sais de quoi il est fait, mais il est si fort et si intense que je ne suis pas sûre de vouloir le décomposer. Je lui opposerais le sentiment de séparation d’avec le monde qui est également très fort, et très douloureux, je trouve.

    1. Bonjour Clémentine. Ta réflexion rejoint celle de Marie-Anne : on a tellement de chaos en nous ! Mais dans le monde aussi, tu as raison de le souligner. De ce point de vue, nous sommes bien en harmonie.

      Mais de quoi veux-tu parler quand tu évoques le sentiment de séparation d’avec le monde ?

      1. C’est un sentiment que j’ai du mal à décomposer aussi. En tout cas dans une langue raisonnée. Je crois qu’il faudrait un poème pour cela. S’il veut bien venir, je le posterai en réponse à ta question dont je te remercie, Aldor!

  5. Bonjour Aldor, on touche avec cette question au domaine des croyances, de la foi presque dans le divin, et c’est pour cela qu’il est si difficile d’y répondre en raisonnant … Donc je crois en cette proximité avec le monde, parce que je parfois je le sens me contenir toute entière et parfois je n’en suis qu’une poussière. Parce que je peux ne faire qu’une avec le vent, braver des tempêtes, me noyer dans une flaque d’eau et me laisser caresser par le soleil … Parce ce que partout la vie palpite et bat de par ce monde et que je sens que c’est beau et bon … Oui c’est rassurant ce sentiment mais ce n’est pas pour autant que cette complicité n’existe pas … Chacun doit choisir …

  6. “Je ne suis qu’apparemment ici.
    Loin de ces jours que je vous ai donnés
    Est projetée ma vie.

    Malhabile conquérant par mes cris gouvernés,
    Où vous m’apercevez, je ne suis qu’un étranger !
    Gestes d’amour partout éparpillés,
    Je me fraye une voie isolée, désertée.

    D’une science à l’autre j’ai pris terrier,
    Lièvre apeuré sentant sur lui braqué
    Le fusil savant et sûr de la destinée.
    Aucune terreur ne m’a manqué.”

    Armand Robin.

    En relisant ce billet, et les commentaires qui suivent, j’ai pensé à ce poème d’Armand Robin. Dans un monde “beau et ordonné comme une horloge”, certains (comme Armand) se sentiront toujours “étranger”… là où d’autres pourront se sentir bien à leur place…

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