
L’autre jour, dans la rue, brusquement, la révélation perlée de ce que être vaut mieux que ne pas être, qu’il existe et qu’on peut sentir (sans effort mais à condition d’y prêter attention) ; qu’on peut sentir, légère et presque imperceptible mais cependant bien distincte et indéniable, une joie, ou plutôt un bonheur d’être, un bonheur d’être plutôt que de n’être pas.
C’est ce qui manquait, jusqu’ici, pour moi, à la prétendue preuve ontologique : l’assurance que l’existence (par exemple celle de Dieu) vaille mieux que l’inexistence (celle de Dieu, par exemple), l’idée d’un être parfait emportant donc le principe de son existence.
Mais pourquoi exister serait-il mieux que n’exister pas ; pourquoi supposer une supériorité de l’être sur le néant ?
C’est venu tout seul dans la rue, l’autre jour, en fin d’après-midi, dans cette rue noire des fins d’après-midi d’hiver, rue noire traversée des lumières multicolores des phares et des vitrines, toute brillante encore de la pluie qui venait de tomber, peuplée de voix et de rires. J’avais croisé, un instant auparavant, un visage aux paupières que j’aimais et avais été plongé, soudain (soudain n’est pas le bon mot mais je ne sais comment le dire) dans un doux, subtil et agréable contentement d’être, une satisfaction de sentir, voir et entendre tout cela, même ce qui n’avait rien en soi de beau ou de plaisant. Une sorte de dévoilement de ce qui est ordinairement caché sous des couches de préoccupations, de pensées, d’activités, sous l’épaisseur d’une vie qui, et c’est bien normal, se vit et ne se regarde pas.
Il y avait pourtant là, pour peu que, par je-ne-sais quel mécanisme que je ne saurais expliquer ni même peut-être reproduire (quelque chose comme un radiotélescope au milieu du désert ou une bassine d’eau réceptacle d’ondes cosmiques qui perçoit les palpitations légères, infinitésimales de l’univers parce qu’elle est en situation de faire abstraction des ondes parasites) ; il y avait là le dévoilement du bonheur profond d’être au monde, d’être au monde et de voir, entendre, ressentir, ressentir plutôt que de ne ressentir pas.
J’imagine bien (je sais, plutôt, pour les avoir non pas vécus mais vus) des états de souffrance, de douleur, de peine, dans lesquels être vaut peut-être moins que n’être pas et où le rien est probablement préférable au quelque chose. Je sais que cela existe, et c’est une cause de scandale.
Mais ces douleurs et ces souffrances mises à part, même la gêne et l’inconfort, même la fatigue et la peine, même la tristesse et le regret valent mieux que ne rien ressentir, mieux que le néant et l’absence. Il y a, dans ces sentiments et ces émotions, dans la perception même de la goutte de pluie, serait-elle une larme, coulant lentement sur ma joue quelque chose de prodigieux, d’extraordinaire, de jouissif, quelque chose d’infiniment supérieur et meilleur que le rien.
Être vaut mieux que n’être pas.
En illustration, la rue Auguste Comte, un jour d’hiver brillant de pluie.
En accompagnement musical, Oh happy day, de The Edwin Hawkins Singers & Dorothy Combs Morrison, dans la version joyeuse de Sister Act.
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