Je suis de ceux que l’horizon, que le recul constant de l’horizon, son caractère intrinsèquement inaccessible, le flux intarissable de nouvelles terra incognita qui me seront à jamais inconnues et que je mourrai sans avoir foulées ; je suis de ceux que la dimension radicalement inépuisable du monde, l’inconnu qui gît en chaque chose, en chaque lieu, en chaque personne et qui fait du monde un infini des infinis ; je suis de ceux que cette certitude de mes incertitudes, ce savoir absolu du non-savoir, émerveille et rend joyeux.
Étiquette : joie
Il y a, dans la perception même de la goutte de pluie, serait-elle une larme, coulant lentement sur ma joue quelque chose de prodigieux, d’extraordinaire, de jouissif, quelque chose d’infiniment supérieur et meilleur que le rien.
La joie est un élan, un mouvement, un saut de l’ange dans l’inconnu de la vie. Elle est cette pulsion créatrice dont le bonheur est comme la dérivée mathématique : un état calme et tranquille, une plénitude dont on jouit mais où tout s’apaise, rien ne venant y déplacer les lignes.
On peut, lorsqu’on est content, se contenter de son contentement, et tomber ainsi dans la satisfaction un peu bourgeoise ; mais on peut aussi, rempli de cette énergie singulière qu’est la joie, s’arracher à l’attraction de soi-même et s’élancer vers les étoiles et vers les autres, dans ce mélange d’altruisme et de volonté de puissance qui, bien que positif, n’est jamais très loin de l’ύβρις.
Il ne suffira pas, pour sauver le monde, de sobriété et de respect ; il y faudra aussi du réenchantement et de la poésie, de la magie et du sacré.
Il ne s’agit pas d’enrichir le monde ; il s’agit de le démonétiser, de recréer et d’agrandir des espaces naturels, mentaux, culturels, sociaux, qui ne soient pas soumis à notre avidité et au jeu continuel de l’offre et de la demande. Des espaces physiques et intérieurs libérés de cette pression où le monde puisse se réenchanter.
La joie et le bonheur, quand ils sont dans l’élan du devenir, ont le charme de la terre promise. Mais celle-ci une fois atteinte, la tension du désir une fois retombée, le naturel revient, galopant, et c’est notre insondable propension à la bêtise et à la vanité qui reprend le dessus, comme chez ces Bourgeois de Brel qui se croient arrivés.
D’un point de vue politique, bonheur et joie sont très différents et ont des connotations presque opposées : quoi qu’ait pu en dire Saint-Just, le bonheur est conservateur et la joie révolutionnaire.

Les sombres temps
Il faut inverser Adorno : comment peut-on, après Auschwitz et Hiroshima, comment peut-on oser faire encore autre chose que de la poésie et du théâtre ?