
J’ai toujours cru, et j’ai probablement souvent dit et écrit, que la beauté (je parle de la beauté humaine, et notamment féminine) existait en soi et pour soi ; et qu’il était normal, sain et approprié de la saluer, de lui rendre hommage, pour elle-même.
Mais à la vue de la photo d’un visage, hier, à l’examen un peu sérieux de ce que je ressentais à la vue de ce visage, j’ai soudain réalisé que j’avais tort : que, quoi que j’ai pu dire et penser, il n’y a pas, dans les visages humains, de beauté pure, déliée de tout, comme elle existe parfois dans certaines œuvres d’art abstrait ; il n’y a que des beautés connotées, des beautés emplies de sens, des incarnations de vertus, d’émotions, de sentiments ou parfois même de vices, et que là, là précisément et uniquement, est ce qui en elles nous touche et parfois nous bouleverse.
Aussi tartuffes que puissent paraître les personnes qui, sous couvert d’admiration de je-ne-sais quelle vertu morale, se rincent l’œil et se repaissent du spectacle d’attrayantes beautés, aussi faux jeton et hypocrite que soit le personnage du Tartuffe de Molière, il y a, dans les discours et le comportements de ceux-là comme de celui-ci une part de vérité et de sincérité : les traits d’un visage, mais aussi la posture et les formes d’un corps, expriment toujours quelque chose de l’esprit, de l’humeur, de l’intention qui non pas les habitent mais les animent, de l’âme qu’ils incarnent ou plutôt même qu’ils sont ; et l’attirance qu’on ressent pour ces visages, ces traits et ces postures n’est jamais uniquement esthétique ni même uniquement concupiscente : il y a toujours, indissociablement entremêlé à cette attirance esthétique ou charnelle, un attrait pour quelque chose d’autre, qui émane de l’être et se révèle en son apparence : une qualité, une énergie, un trait de caractère, qui nous émeut et nous étreint, nous retient, qui est le véritable centre de notre attention, le véritable objet de notre admiration ou de notre désir, et que nous espérons pouvoir magiquement absorber ou posséder dans la contemplation ou la possession du visage et du corps admirés.
Peu importe, à la limite, que cette patience, cette rigueur, cette vivacité, ce courage, cette bonté, cette douceur, cette intelligence, quelle que soit la qualité qui nous séduit et nous enchante ; peu importe que cette qualité émane vraiment de cette personne ou qu’elle ne soit qu’une projection, un fantôme de nos propres attentes : c’est elle qui, à chaque instant, nous rend belle la personne que nous trouvons belle, elle et non pas seulement l’harmonie ou la régularité des traits, la fermeté ou la tension des chairs. Ce qui nous attire, ce que nous voulons, c’est pouvoir bénéficier de la vertu qui émane de cette personne et qui lui fait une auréole, de cette vertu qui s’est incarnée en elle.
Nous voulons que, dans le croisement de nos regards ou le toucher de nos mains, nous soyons, nous aussi, miraculeusement oints de cette vertu.
Le tableau servant d’illustration est le très joli, et tendre, Portrait de Colette, par Emilie Charmy, qui fut exposé à la BnF (site François Mitterrand, n’est-ce pas Claude !) à l’occasion de l’exposition Les mondes de Colette. Ce portrait exprime bien ce que je veux dire ici.
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