
Peut-être est-ce l’âge et cette sorte de pessimisme qui, dit-on et paradoxalement, l’accompagne parfois ; peut-être est-ce cette sorte de dépression post laborum dans laquelle on tombe parfois au début des vacances ; toujours est-il que je trouve ce début d’été 2026 inquiétant : moins du fait de la chaleur, de la sécheresse ou des incendies en soi, que du hiatus, qui apparaît pour la première fois avec une telle violence, entre la petitesse de la température en plus et l’ampleur des dysfonctionnements, voire des catastrophes, qui en découlent, donnant le sentiment que quelque chose bascule, qu’on est peut-être entré dans une période chaotique, dans cette ère des phénomènes non linéaires que le rapport Meadows, il y a cinquante ans, avait annoncés.
Deux ou trois degrés en plus, ça n’est pas grand chose, mais un monde sépare une ville à 35°C d’une ville à 38°C. A ces niveaux là, un degré en plus change tout dans nos vies, dans nos déplacements, notre logement, nos occupations, dans le fonctionnement des moyens de transport, dans la fiabilité et la résilience de nos installations énergétiques et de communication qui ont pu et peuvent facilement s’adapter à des variations de température, mais dans une marge, une fenêtre, une plage donnée, et pas au-delà ou en deça. Car ce qui était parfaitement ou à peu près maîtrisé dans cette plage ne l’est plus une fois les limites franchies, débouchant sur on ne sait quoi.
Avec le soleil qui frappe, la terre, les végétaux, les animaux ont soif mais les nappes phréatiques se vident, les rivières et les fleuves sont à sec, les réseaux d’eau peinent à répondre aux besoins aussi bien des humains que des autres animaux, à ceux des cultures et du bétail, à ceux des piscines, des pompiers et des centres de données. Tout ce qui paraissait jusqu’ici facile dans nos pays tempérés richement dotés de montagnes et de lacs, des questions d’arbitrage et de bonne gestion, tout paraît soudain susceptible de devenir difficile, voire ingérable, tandis que les flammes ravagent les forêts, accroissant encore le besoin d’eau.
Dans la rue, hier, assommée de chaleur ; dans la rue hier j’ai vu plusieurs corbeaux qui cherchaient l’ombre et l’eau du caniveau. De l’eau, ils n’en trouvaient pas et ils restaient là, un peu étourdis. Et un peu plus loin, j’ai trouvé sur le trottoir un oiseau mort, un merle je crois. Peut-être n’était-il pas mort de soif mais c’est la première fois que je trouve un oiseau mort sur un trottoir. Et me rappelant les images du Doubs à sec, j’ai, pour la première fois, pensé qu’un jour pourrait venir, pas si lointain, où l’eau, la belle, délicieuse, vitale mais si simple eau potable nous manquerait. Qu’elle pourrait nous manquer, sans qu’on ait vu les choses venir, parce que quelques petits degrés de plus satureraient brusquement et sans crier gare tous nos dispositifs performants et optimisés, les faisant soudainement basculer dans le chaos ou une espèce de panne systémique.
Ca ne sera sans doute pas demain, la chaleur est sur son reflux. Mais après demain peut-être. En tous les cas, j’ai, pour la première fois, entrevu cette non linéarité.
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Non, vous n’êtes pas pessimiste ou en dépression. Vous êtes réaliste. Nous sommes sur une très mauvaise pente et je crains fort que cela soit irrémédiable. Mais ce qui me frappe beaucoup c’est le déni de la plupart des gens et surtout des stupides incendiaires par négligence ou par bêtise. On parle de vacances, d’été, de soleil alors que nous vivons l’horreur absolue depuis tant de jours. Lorsque j’étais prof de sciences naturelles dans le années 70, on me disait que j’étais pessimiste avec mes idées écolo… Maintenant, c’est la fournaise et après ?