
Il fut un des grands héros des révolutions française et américaine, de ces périodes où la démocratie était tout entière à inventer. Et puis on l’oublia. Mais quand je regarde la longue liste des pré-candidats à la présidence de la République, quand je les regarde s’agiter et que je les écoute parler, je me dis que c’est dommage, que le personnage de Cincinnatus pourrait utilement nous inspirer, comme pourrait utilement nous inspirer le système de tirage au sort des archontes, à Athènes, ou même celui de la monarchie héréditaire. Car ces systèmes, comme le héros de l’antiquité romaine, évitaient que le pouvoir ne soit confié à des femmes et à des hommes qui, y aspirant, montrent par là-même des dispositions (orgueil, narcissisme, égocentrisme) assez largement détestables.
J’y ai longtemps cru mais avec le temps (et l’expérience, hélas), je m’éloigne de plus en plus de Créon et de son histoire, à laquelle j’ai longtemps adhéré, de barque qu’il faut bien diriger dans la tempête, pour me rapprocher d’Antigone et de son refus absolu du pouvoir, pouvoir qui forcément salit et que, malgré toutes les dénégations, on ne peut vouloir exercer qu’à condition de ne pas craindre cette salissure, et donc d’en être, peut-être, ontologiquement déjà souillé.
Je ne vais pas jusqu’à penser que, s’il n’y avait personne pour la diriger, eh bien la barque finirait tout de même un jour par sortir de la tempête, et qu’il est donc inutile de lui trouver un capitaine ; mais je crois que le seul capitaine en qui l’on puisse avoir vraiment confiance est probablement celui qui n’a pas demandé à l’être, celui qui n’arrive pas là la tête truffée d’idées préconçues, de promesses à tenir et d’ambitions ou de rancœurs personnelles à assouvir. Et je me dis que l’archonte tiré au sort, ou le souverain devenu souverain simplement parce qu’il est le fils ou la fille du souverain précédent, sont des exemples à méditer, parce qu’exemples d’un pouvoir qui n’a pas été brigué, et qui, pour cette raison, pourrait inspirer plus confiance que celui détenu par des fauves qui se sont battus pour l’obtenir.
Il ne s’agirait évidemment pas de renoncer à la démocratie parlementaire et au système des partis mais de le faire fonctionner autrement, de sorte que les élections permettent de désigner des alliances gagnantes, de faire émerger des majorités parlementaires, ces majorités parlementaires allant ensuite chercher, au sein de leurs sympathisants, ou ailleurs, des sortes de Cincinnata et de Cincinnatus, des personnes extérieures au grand jeu de la politique, qu’elles mandateraient, selon des règles à définir, pour diriger le pays sans en faire une affaire personnelle, diriger le pays le temps de leur mandat, puis, celui-ci accompli, s’en revenir chez elles.
Je ne sais comment cela pourrait être instauré, de façon à fonctionner et à ne pas être détourné. Cela n’ira pas de soi. Mais songeons-y. Car il n’est probablement pire dirigeant que le candidat qui aspire à le devenir, en lequel dort, prompt à s’y réveiller, un éternel Père Ubu.

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