L’adoration du monde

Au Jardin des Tuileries,  le 23 septembre 2026 (c) B. L.

Il y a des lieux, des choses, des êtres dont émane, à un instant, sous une lumière, un angle, un point de vue particuliers, grâce, beauté, quiétude ou éclat. Il peut également arriver que ce soit la présence de la ou du photographe, son attente, son œil ou son appareil, qui suscite une réaction, un sourire, un geste, un échange de regards.

Cet échange est souvent recherché car peu de choses sont aussi fascinantes, dans ce pourtant bien vaste monde où nous vivons, que l’échange de regards entre deux créatures sensibles et conscientes. Mais ça n’est pas de cela que je parlerai, ou du moins pas maintenant (une autre fois peut-être).

Le sujet du jour, c’est la captation, la tentative de captation, du moins, car le résultat est souvent en deçà, bien en deçà des espérances et de ce que l’œil avait perçu ; la captation miraculeuse, ou quasi miraculeuse, de la grâce et de la beauté que recèle, toujours et partout, le monde : dans ses lieux et ses moments de plénitude et de bonheur mais aussi dans ses lieux et ses instants de chaos et de misère. Par instants advient, par la grâce d’un rayon de soleil, d’une brise qui s’élève, d’un brouillard qui se dépose ou se dissipe, d’un reflet qui se projette, d’un alignement qui soudain apparaît ; par instants advient un spectacle qu’on souhaite pouvoir sauver du temps qui passe, de sa chute irrémédiable dans le néant ; une chute qu’on ne refuse pas, dont on ne se plaint pas car elle est le sel même de la vie, mais avec laquelle on est heureux de pouvoir tricher un peu en conservant la trace de ce qui fut avant.

La photographie est le moyen de ce sauvetage, de cette tentative gentillette de louvoyer avec la radicalité brutale de l’éphémère et du fugace.

Peut-être cela vient-il avec l’âge, avec l’expérience ou plus probablement avec la crainte, l’angoisse de ne plus avoir tant de temps que cela pour pouvoir en jouir ; peut-être vient-il avec l’âge de trouver de plus en plus d’intérêt dans les choses les plus insignifiantes, des choses qui, quand nous étions plus jeunes, n’éveillaient en nous qu’ennui et indifférence. Chaque jour un peu plus, pour peu qu’on s’y entraîne par un exercice du regard ;  chaque jour un peu plus la beauté du monde nous saute au visage, nous laissant ̀admiratifs et éperdus.

Et il ne s’agit pas là seulement des beaux paysages, ou des belles scènes comme ce moment de quiétude photographié hier au Jardin des Tuileries. Il s’agit de tout, et notamment aussi de ces moments d’horreur et de misère, de ces moments terribles comme ceux photographiés à Gaza par Khames Alrefi, tout jeune pourtant, de ces images terribles et cependant magnifiques ; ou, dans un tout autre genre, des images poignantes de Pierre Faure sur la France périphérique. Même dans la tristesse et le malheur peuvent surgir et être saisis des instants d’une incroyable grâce.

Il y a, dans le geste photographique, une adoration du monde, une sorte d’Amor fati.


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