L’écrasement du passé

Le phare, la baleine et Andromède
(création hybride)

Il est extraordinaire de constater à quel point le passé est de peu de poids face au présent, à moins que l’extraordinaire ne soit qu’il puisse peser encore quelque chose.

Le passé, en effet, n’est rigoureusement rien, il n’a aucune réalité : il est disparu, évanoui, aboli. Des traces, des vestiges, des souvenirs peuvent en subsister mais ils ne nous sont sensibles qu’à condition d’être là, dans le présent, c’est-à-dire de n’être pas tout à fait, de n’être pas totalement, du moins, dans le passé : le passé ne nous est présent, ne peut nous être présent que dans la même mesure où, expliquent Cézanne et Merleau-Ponty, la Sainte-Victoire est présente à l’esprit du peintre qui en pose l’image sur la toile : parce que quelque chose, ici et maintenant, émane d’elle, traverse l’espace et vient toucher les yeux du peintre, abolissant la distance comme la prégnance, la présence de certains souvenirs franchit le gouffre du temps.

Les choses, elles aussi, doivent franchir le gouffre du temps : l’image de la galaxie d’Andromède, cette image a des millions d’années mais elle ne nous touche que dans la mesure où c’est maintenant, maintenant seulement qu’elle arrive et rencontre mes yeux : son passé est mon présent.

Des souvenirs échouent dans cette traversée ; ils se retrouvent dans les oubliettes du temps et de l’espace, à jamais perdu pour le présent. D’autres  réussissent : ils ont su régénérer quelque chose, ne pas être entièrement absorbés, engloutis par l’entropie, luire. Ils ont, par leur vertu performative, lancé un éclat qu’on continue à recevoir au-delà de l’abîme du temps comme le signal d’un phare.

Mais pour le reste, si l’on cherchait à évaluer économiquement la valeur de ce qui n’est plus, on appliquerait au passé un taux d’actualisation infini : à peine le présent est-il passé qu’il ne vaut en effet plus rien : tous les beaux souvenirs, tous les émois, toutes les promesses, tous les tendres moments, s’ils ne sont pas continuellement régénérés, s’ils ne sont pas à chaque instant revivifiés, trempés par le souffle de l’amour, tous les engagements ne valent rien, ne sont rien. Et elle est si facile, si confortable, de si grande pente, la ligne qui conduit à laisser la poussière s’insérer dans les interstices des choses et à ne pas lutter !

C’est ce qui rend certains mariages si tristes et si désespérants : non pas seulement que les promesses et les serments soient morts, mais qu’ils soient morts sans que personne ne les ait jamais tués, qu’ils soient morts seulement de paresse et de lâcheté, clandestinement, et qu’il ne reste plus que leur ombre, leur fantôme, leur anneau d’or devenu lourd comme un boulet de forçat.

Les choses belles ne survivent pas seules à la marée du temps. Comme des enfants, qu’elles sont (car c’est de leur jeunesse qu’elles tiennent leur pouvoir), elles ont besoin d’être toujours encouragées, aidées, accompagnées pour ne pas rester en arrière, pour ne pas rester prisonnières du passé, pour demeurer vivantes ici et maintenant.


En savoir plus sur Improvisations

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.