
Etty Hillesum note, le 12 mars 1941, dans son journal, une anecdote qu’elle reprend à Alfred Adler qui l’a lui-même reprise à Zhuangzi, celle du sculpteur de bois qui, pour réaliser une œuvre parfaite, doit s’oublier lui-même, non pas du tout dans le sens sacrificiel que pourrait revêtir l’expression, mais dans son acception plus courante : oublier sa propre histoire, ses idées, ses préjugés, tout ce qu’on a appris ; oublier son besoin de reconnaissance, ses problèmes, le paiement de son œuvre, sa vanité, son besoin d’être aimé ; oublier tout ce qu’on veut faire voir, tout ce qu’on veut montrer, tout ce qu’on veut prouver ; oublier, plus radicalement, toute forme et expression de vouloir pour se plonger dans le pur travail, dans l’affrontement, la danse, la compréhension, la relation immédiate avec le morceau de bois.
Ne pas projeter une intention, une volonté préétablies, mais se lancer avec innocence et spontanéité, sans nul souci de considération, après avoir réalisé le vide en soi, s’être épuré de tout vouloir.
On connaît cela (mais c’est tellement rare et précieux !, tellement fugitif, tellement ordinairement enfoui sous des couches et des couches d’intentions, de scénarios, de stratégies, de précautions !) ; on connaît cela lorsque, par une sorte de grâce soudaine dont on est incapable de rendre compte, ou, comme chez les taoïstes et le sculpteur de bois de Zhuangzi, par l’effet d’une longue patience, d’un long et pénible travail sur soi ; on connaît cela, parfois, lorsqu’on arrive à prendre la réalité, la vie, tout ce qui nous entoure, à bras le corps, comme elle vient, juste là, à cet instant précis, sans planification, sans crainte ni espérance, sans autre considération.
Les choses, les événements, les êtres arrivent, viennent à notre rencontre, se présentent devant moi, comme la forme et le grain exacts de la paroi se présentent sous la main de l’alpiniste, et je ne peux vraiment les voir, les comprendre, les entendre, les saisir, les combattre ou les aimer qu’à condition de les agripper telles qu’elles sont, tels qu’ils sont, sans chercher à leur appliquer je-ne-sais quel truc, recette, méthode, modèle, tactique, leçon, connaissance, expérience, qui seront forcément, pour partie, à côté de la plaque : je ne puis les connaître et les vivre dans leur vérité, leur réalité, leur particularité qu’en faisant abstraction de tout ce que je sais, de tout ce que je crois, de tout ce que je crains, de tout ce que je veux, en faisant table rase de tous les fantômes qui, à chaque instant de la vie, sinon, me hantent, souvent pour mon bien, d’ailleurs, me conseillent, me guident et me détournent.
« Toute personne, écrit Etty Hillesum, qui entreprend un travail d’importance doit s’oublier elle-même ». Il en va de même, je pense, de toute personne qui veut vivre, qui veut vivre sa vie et qui, pour cela, doit accueillir, à chaque instant, ce qui vient comme il vient, accueillir la vie dans sa nudité, son identité, son irréductible singularité.
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