Embrasser et mordre

Un sourire

Avant-hier, dans la rue, dans le quartier de Picpus, tandis que je me rendais à une exposition qui, une fois arrivé sur place, s’avéra ne pas exister, une jeune fille heureuse souriait à son compagnon ; et, souriant, elle montrait toutes ses dents. De belles dents blanches bien alignées.

Il est tout de même frappant, me suis-je alors fait la réflexion, que ce soit le même organe qui morde et déchire d’un côté, sourie et embrasse de l’autre.

Ça n’est d’ailleurs pas un hasard : le sourire, ai-je lu quelque part, et je le crois volontiers, est bien un comportement dérivé de celui consistant à montrer les dents pour menacer ; il est une sorte de menace inversée ou plutôt de caresse armée : une posture d’accueil et de prévenance, mais qui laisse voir qu’on pourrait mordre s’il le fallait.

Le sourire, même le plus aimable et le plus gentil, même le plus complice et le plus amoureux, n’est pas un signe de soumission. C’est d’ailleurs pourquoi nous l’aimons : il n’est pas un comportement serve mais une expression volontaire, libre, et qui peut facilement devenir ironique, au grand dam des tyrans et de celles et ceux qui ne supportent pas qu’on conteste leur sérieux et leur prétendue majesté. Qui sourit garde son quant-à-soi, c’est-à-dire à la fois sa liberté de blâmer et celle de tresser des éloges sincères, les deux étant évidemment indissociables.

C’est parce qu’elle pourrait choisir de me mordre et de me déchirer que le sourire de cette personne, et plus encore son baiser, me plaît : il n’est pas marque d’une allégeance ou d’une crainte mais d’un choix assumé, choix d’un geste qui, des deux côtés, manifeste la confiance et l’abandon à l’autre : le baiser pourrait devenir morsure et la bouche être meurtrie, et c’est parce que le baiser pourrait devenir morsure que, quand il ne le devient pas, quand il est donné sincèrement et bénévolement, nous l’aimons et y voyons un signe de paix, d’amitié ou d’amour.

Il y a bien sûr, aussi, des baisers mensongers ou, pire encore, imposés, des baisers qui ne se donnent que parce qu’ils ne peuvent être refusés. Que dire de ces baisers volés, de ces baisers violés ? Qu’en dire sinon qu’ils sont la négation de ce qu’ils devraient être et que celles et ceux qui se complaisent à cette violence, à cette contrainte qui singe la liberté, sont dans le crime, le viol et le déni ?


En accompagnement musical, Smile, de Nat King Cole.


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