
Parmi les œuvres présentées dans la très belle exposition que le Louvre consacre ce printemps à Martin Schongauer, figure un tableau de Thomas, Thomas l’incrédule, touchant les plaies de Jésus pour s’assurer de l’identité de l’homme qu’il a devant lui et de sa résurrection.
Il vivrait aujourd’hui, Thomas, il prendrait sa revanche sur les moqueurs et tous ceux qui l’accusent, avec un peu de légèreté et de condescendance, d’être un peu obtus, ou à tout le moins de manquer de foi. Car qui peut encore, de nos jours, croire sans preuve solide, croire sans voir de ses propres yeux, ni toucher ?
La guerre des discours et des communiqués, des discours et des communiqués plus encore que des images et vidéos trafiquées ou générées de but en blanc par de grands modèles de langage ; cette guerre désinformationnelle où plus rien ne peut être cru et où le pouvoir militaire confisque ouvertement les moyens de contrôle et de diffusion de l’information (satellites, d’un côté, Internet, de l’autre) pour éviter que sa parole ne soit prise en défaut ou contestée ; cette guerre désinformationnelle a pris, à l’occasion de la guerre entre États-Unis et Iran, une dimension inédite : les belligérants pondent régulièrement des communiqués qui se contredisent d’un camp à l’autre, mais aussi au sein d’un même camp, selon qu’on soit ceci ou cela, qu’il soit 8 heures ou 8h30, qu’on s’adresse aux uns ou aux autres.
Paradoxalement, alors qu’on aurait pu attendre le contraire, ce ne sont pas les images fausses créés par l’intelligence artificielle qui suscitent le plus de trouble mais bien les mots, les mots humains, simples et véritablement prononcés, les mots réels et naturels, la valse des vrais mots, des vrais mots qui disent le faux. Le vertige le plus vertigineux n’est pas celui ouvert par le faux vrai, je veux dire une sorte de fausse monnaie de la vérité, une imitation qu’on sait être mensongère du vrai ; mais par le vrai faux, je veux dire le choix délibéré de présenter comme vérité, d’élever au rang de vérité ce qu’on sait être un mensonge.
Sous ce déluge de mots contradictoires, de mots dont on ne sait plus le lien qu’ils entretiennent avec la réalité, la vérité se dissout. Il ne reste plus que des mots vides, des « Paroles, paroles, paroles ! » à la Dalida, un langage perverti et nié.
Thomas, reviens ! Thomas, reviens parmi les tiens !
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