
(Coucher de soleil sur Paris, 25 avril 2026)
C’est une conversation que j’ai souvent avec Olivier, et que j’avais hier avec Juliette et Caroline : une conversation sur la surabondance, le vertige de la surabondance, le plaisir et l’effroi devant le caractère immense, inépuisable et en partie inaccessible du monde, son infinitude à l’échelle d’une vie humaine.
On va dans une bibliothèque, dans une sonothèque, dans une vidéothèque, et on est stupéfait par le nombre incalculable de choses, de livres, de séries, de films, de chansons, de symphonies, de créations diverses. Et il en va de même dans les musées, les galeries, les magasins, les catalogues ; les dictionnaires et les encyclopédies ; et aussi dans les cartes, les atlas et les guides : il existe, il existe d’emblée et d’ores et déjà plus d’œuvres et plus de lieux qu’on ne pourra jamais en lire, en écouter, en regarder ou en fouler le sol, plus que ce que nous pourrions apprendre et connaître, y passerions-nous l’entièreté du reste de notre vie.
On pourrait être abattu par cela, se dire qu’on n’y arrivera jamais et s’en désoler ; mais au contraire, certains d’entre nous, moi par exemple, n’en sortons pas abattus, mais au contraire ragaillardis, heureux et joyeux.
Je pense qu’à cet égard (à cet égard seulement), je suis un peu un Don Juan. Don Juan qui a plein de côtés macabres, noirs et terribles mais qu’anime cependant, au fond, la joie de la découverte, une conscience joyeuse de l’infini du monde, de l’infini du nombre de ces femmes que jamais il n’aura.
D’autres sont plutôt Faust. Faust qui veut tout savoir, tout appréhender, tout englober, tout maîtriser dans son esprit et qui, pour pouvoir atteindre à cette connaissance totale, est prêt à vendre son âme au diable, parce que ne pas tout savoir est pour lui une cause de détresse, une petite mort plus tragique que la grande.
Face à l’immensité du monde, à la prise de conscience de l’infinitude des choses ou plutôt de notre propre finitude, on peut être abattu ou exalté : abattu devant notre radicale incomplétude, notre incapacité à être omniscient et omnipotent, notre incapacité à être Dieu ; ou exalté par la présence constante, devant nous, de cette marge, de ce vide qui toujours reste à combler, qui toujours nous appelle de son vertige, qui toujours nous donne faim et soif, toujours nous emplit de désir, d’espérance, de vie.
Je suis de ceux que l’horizon, que le recul constant de l’horizon, son caractère intrinsèquement inaccessible, le flux intarissable de nouvelles terra incognita qui me seront à jamais inconnues et que je mourrai sans avoir foulées ; je suis de ceux que la dimension radicalement inépuisable du monde, l’inconnu qui gît en chaque chose, en chaque lieu, en chaque personne et qui fait du monde un infini des infinis ; je suis de ceux que cette certitude de mes incertitudes, ce savoir absolu du non-savoir, émerveille et rend joyeux.
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