
Je ne lui jette pas la pierre, à Cassandre, car elle n’a pas eu une vie facile entre Apollon, qui lui en veut de l’avoir repoussé, les Troyens qui se sont moqués d’elle, les Grecs qui l’ont violée, Agamemnon qui en a fait son butin et Clytemnestre qui, jalouse et rendue folle par sa juste haine evers son époux, a fini par la tuer. Elle n’a pas eu une vie facile, ni très longue, ni très agréable.
C’est Apollon qui lui a donné le don de divination, et lui qui, lui crachant dans la bouche parce qu’elle s’était refusée à lui, l’a condamnée à ne jamais être crue dans ses divinations. Mais le premier don portait en lui le ver ; il était déjà une malédiction : prophétiser, quelle abomination !
Connaître l’avenir et le dire, c’est, en soi et quelle que soit la nature, droite ou sinistre, favorable ou défavorable, de l’augure ; c’est en soi prophétiser le malheur, l’horreur d’un avenir déjà écrit, d’un futur irrémédiable, d’une liberté abolie. N’annoncerait-elle que de bonnes nouvelles, des jours radieux et des bonheurs à n’en plus finir, que Cassandre n’en serait pas moins détestée, rejetée à très juste titre puisqu’elle rend ses interlocuteurs serves, qu’elle les enchaîne dans un destin, eux qui sont, ou qui croient, du moins, être libres.
Mais il n’y a pas que cela. Les prophètes de malheur et autres oiseaux de mauvais augure ont beau toujours prétendre, la main sur le cœur et la voix chevrotante, qu’ils préféreraient se tromper et avoir tort, ils aiment bien, et c’est humain, avoir raison. Et quand ils décrivent un avenir de sang et de calamités, une part d’eux-mêmes pleure sur ce futur mais une autre insidieusement l’espère, l’espère pour pouvoir dire : « Je vous l’avais bien dit ».
Mais Cassandre ne se contente pas d’espérer, dans le secret de son cœur, que le malheur qu’elle annonce adviendra. Le proclamant à haute voix, le décrivant comme un destin et une cause entendue, elle en facilite, en suscite peut-être l’avènement, encourageant ceux qui appellent ce malheur de leurs vœux et décourageant ceux qui entendaient le combattre. Sous couvert de la mission sacrée qui lui serait échue de dire la vérité et de prophétiser, elle fait le lit des méchants et de la catastrophe qu’elle prétend redouter.
Cassandre est entraînée dans le vertige de sa prédiction. Peut-être ne le voulait-elle pas au départ mais elle devient, avec le temps, au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans le maelstrom des moqueries et du déni ; elle devient non plus seulement prophétesse mais prêtresse, prêtresse sombre du malheur à venir dont elle jouit et se repait comme d’une revanche, d’une revanche orgueilleuse et morbide sur le mépris des hommes, un malheur qu’elle finit par appeler et construire comme Antigone finit par appeler et construire sa propre mort. Par souci de justice mais aussi par narcissisme, un souci d’esthétique, d’une esthétique du chaos.
Quand la catastrophe guette ou paraît guetter, je ne sais pas très bien quelle attitude est la plus efficace. Mais, aussi fascinante et attirante soit-elle pour nous qui sommes épris de tragédie, Cassandre n’est pas l’exemple à suivre.
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