Charbon, bitume, argent, platine

Un abri de fortune, boulevard Saint-Germain, le 15 octobre 2026 

Ce qui rend la photographie noir et blanc si esthétique et si extraordinaire, c’est sa capacité à traduire le monde non pas en noir et blanc mais en une gamme allant du noir absolu au blanc absolu en passant par les infinies nuances du gris. C’est également notre compréhension immédiate (et qui ne va pas de soi) de ce rendu monochrome ; notre sensibilité particulière à cette gamme de tons et au caractère tranché qu’il donne à toute chose ; mais aussi l’extrême matérialité de ce rendu, qui faisait historiquement appel à des minéraux et métaux lourds et épais, charbon, bitume, argent, platine, que les pigments modernes tentent de reproduire.

Une impression de qualité (car une photographie ne s’apprécie vraiment qu’une fois tirée, couchée sur le papier, devenue chose qu’on peut toucher et sentir) ; une impression de qualité d’une photographie noir et blanc est quelque chose de très beau : le noir de carbone a une texture mate dans laquelle la lumière disparaît comme dans un trou noir, les gris sont tantôt neutres et tantôt revêtus d’un éclat métallique, et le blanc, au milieu de cela, le vrai blanc rayonne comme une tache de neige immaculée. 

Ce qui est extraordinaire, c’est la lisibilité de ces images. L’absence de couleurs pourrait rendre les photos noir et blanc plus difficiles à saisir, à distinguer (et c’est d’ailleurs le cas de certaines d’entre elles, notamment de celles qui ont pâli avec les ans) mais elle permet au contraire d’en souligner les dégradés et d’en renforcer les structures. Des lignes et des compositions latentes s’y révèlent, comme l’image dans le bain du photographe.

Ce que le papier, le bitume, le charbon, la baryte, l’argent et le platine nous rappellent, et j’aime bien ce rappel, cet ancrage aux antipodes de nos pixels, de nos mondes virtuels et de nos nuages numériques ; ce que le papier, le bitume, le charbon, la baryte, l’argent et le platine nous rappellent, c’est que la photographie fut d’abord affaire de chimistes et d’expérimentateurs, affaire d’inventeurs qui, pendant des dizaines d’années, tâtonnèrent pour trouver la composition des supports, sels, métaux, sulfates et autres nitrates qui permettraient le mieux de saisir, fixer, révéler et conserver le monde alentour, le mieux ne s’entendant pas seulement comme le plus exact ou le plus précis mais aussi comme le plus sensible, le plus inaltérable, le plus beau ou le plus expressif. La photographie n’a rien d’une pure idée ; elle est le résultat d’un long travail de recherche, d’un long combat de capture de la lumière par la matière, combat où il fallut se salir les mains dans le cambouis, le goudron et le bitume. Elle ne sortit pas toute armée de la chambre de Nicéphore Niepce, Louis Daguerre, William Talbot ou Hippolyte Bayard, elle fut, à l’image des autres grandes inventions de la période industrielle (et de celle de l’IA d’aujourd’hui), le fruit lent à mûrir d’un long concours d’inventivité auquel participèrent, durant toute la deuxième moitié du XIXe siècle, des femmes et des hommes du monde entier.

Dans cette histoire, la photographie couleur qui, après les premières tentatives de Thomas Sutton et James Maxwell en 1861, prend son essor avec l’Autochrome des frères Lumière en 1907 et surtout le Kodachrome en 1935 ; la photographie couleur est comme une explosion de vie. Elle permet de créer des images magnifiques. Mais aussi vivantes et véridiques soient-elles, les images couleur atteignent rarement la beauté sculpturale et l’intensité émotionnelle des images noir et blanc. Il faut dire qu’imprimées le plus souvent sur un papier glacé qui accroît le contraste mais réfléchit la lumière, les photographies couleur n’ont pas la profondeur des photographies noir et blanc imprimées sur papier mat où l’œil s’enfonce dans les ténèbres poudreuses du noir de fumée.

Ce que j’aime, ce n’est pas seulement voir les photographies mais les toucher, sentir sous mon doigt le velouté des ombres et l’éclat lisse des hautes lumières, le sentir comme de ma main l’œil d’un non-voyant.

Le cuisinier du Mirama,
14 octobre 2026

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