
(c) B.L.
Ce qui est paradoxal ; paradoxal, triste et inquiétant, c’est qu’alors que la casse et le pillage n’ont d’évidence rien à voir avec les revendications ayant suscité la manifestation du 17 octobre, dont elles ont finalement occulté l’ampleur et le succès ; ce qui est paradoxal, triste et inquiétant pour la démocratie, c’est qu’il ait fallu cette casse et ce pillage pour que ces revendications paraissent être écoutées et pour que toutes celles et ceux qui, depuis des semaines, faisaient monter une clameur, n’aient plus l’impression de pisser dans un violon.
Nos sociétés démocratiques fonctionnent assez bien pour relayer et faire entendre des messages simples sur des sujets précis. Là, la mécanique politique fonctionne ; les rouages des corps intermédiaires, des partis, de la représentation nationale embrayent, permettant au débat de monter et d’émerger dans les instances parlementaires et gouvernementales. Mais dès lors que, comme dans le cas des gilets jaunes ou de la colère lycéenne de cet automne, on a plus affaire à un malaise général qu’à un problème facilement traduisible en demandes et revendications définies, les relais ordinaires marchent mal et il y a de fortes chances que cela finisse en une sorte de pourrissement qui ne règle rien et suscite frustration et colère.
C’est un peu normal : il n’est pas simple de traduire en demande ce qui relève de l’émotion, de la peine ou de la colère, et la démocratie ne consiste évidemment pas à considérer comme intrinsèquement légitimes toutes les idées, quelles qu’elles soient, qui sont un jour défendues par une partie, même importante, de la population. Les idées ne se valent pas toutes et certaines sont très mauvaises ; elles sont parfois incompatibles les unes avec les autres ; et il ne saurait être question de les appliquer toutes sous prétexte que beaucoup de gens les défendent.
L’une des fonctions essentielles des organes politiques (partis, assemblées, cercles de réflexion, presse, gouvernement) est de permettre l’émergence, de sélectionner, de donner sens et de mettre en œuvre de nouvelles idées et de nouvelles orientations, la spécificité de la démocratie étant de donner la priorité, dans ce processus de sélection, aux choix majoritaires.
Cette priorité n’est cependant pas un absolu : ce n’est pas parce qu’une idée est majoritaire qu’elle doit forcément être appliquée, parce qu’elle est minoritaire qu’elle doit forcément être rejetée, ni parce que le pouvoir est issu des urnes qu’il est légitime à agir à sa guise. Tout cela ne peut fonctionner efficacement qu’en équilibre dynamique, en n’en restant pas à la lettre du fait majoritaire mais en composant, en faisant appel à des contre-pouvoirs, à des relais d’opinion, à des débats permettant aux bonnes idées de percoler et aux mauvaises de mourir.
Or force est de constater que cet exercice de composition est de moins en moins bien mené, du fait notamment des réseaux sociaux qui privilégient les positions outrancières et dénuées de nuance.
Il y a par ailleurs le fait, regrettable peut-être mais patent, que les progrès sociaux et politiques majeurs sont très rarement le résultat de l’émergence spontanée d’une idée au sein de la majorité et le plus souvent le fait d’une minorité agissante qui impose son idée avant que celle-ci ne soit finalement adoptée par la majorité (ce qui est une condition de sa pérennité) ; il est donc parfois bon de forcer un peu le destin.
Il est donc sain, dans différents cas de figure, de laisser la porte ouverte à ce qui ne relève pas du fait majoritaire, à ce qui ne remonte pas naturellement, tout en ne sombrant pas dans la démagogie consistant à tout accepter. Il faut pour cela mettre en place des dispositifs, des rouages, des procédures de veille et d’attention.
Car l’expérience nous enseigne sans grande ambiguïté que quand une demande non seulement est restée sans réponse (ce qui peut arriver) mais paraît ne pas avoir été entendue, la violence est un des seuls moyens de réouvrir le champ, de faire bouger les lignes et d’éviter que ne soit définitivement étouffé le mal-être. Et c’est évidemment une mauvaise solution.
Mais on ne saurait, de cet échec, rendre responsable le seul gouvernement. Si des revendications légitimes ne parviennent pas à percoler, c’est certes d’abord parce que le pouvoir n’a pas su les entendre mais aussi parce que les organes intermédiaires n’ont pas joué les rôles d’écoute, transmission, filtrage, formulation et finalement expression qui sont les leurs, préférant souvent jouer leur propre intérêt de court terme contre l’intérêt général, et la démagogie contre la démocratie.
En cela, c’est le système dans son ensemble qui a failli, le système qui a cassé et qu’il faut trouver moyen de revivifier.

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