Attendre en retour

Written by Aldor

On dit parfois et on lit souvent qu’il faut faire les choses sans ne rien attendre en retour, de façon totalement désintéressée, et que dès lors qu’il y a attente, l’action perd de sa pureté.

J’ai le sentiment que ce discours est trop brutal, ou plutôt trop frustre, dans la mesure où il mêle deux sortes d’attente, deux façons d’attendre et d’espérer : l’une, conditionnelle conditionnante, qui fait de la réalisation de ce qui était attendu une condition a posteriori du bien-fondé de notre action ou de notre engagement ; et une autre, qui se contente de constater qu’attente il y a, parce qu’il y a désir, de constater aussi qu’en l’absence de réalisation de cette attente et de ce désir, une frustration existera, le constat de cette frustration, de cette peine, de cette blessure ouverte à notre flanc ne mettant cependant pas en cause l’action menée ni son bien-fondé, parce que cette action n’était ni guidée, ni conditionnée par l’attente et le désir mais par le sentiment, voire la certitude, que ce que nous avons fait était la chose à faire.

Il ne me paraît pas, ainsi, illégitime, d’espérer de la personne que j’aime  – je ne parle ici ni de mes enfants, ni de mes ennemis – qu’elle m’aime en retour – mais c’est parce qu’elle est aimable et non parce qu’elle m’aime, que je l’aime. Prétendre néanmoins que l’amour qu’elle me porte (on non) m’est indifférent et que je n’attends rien  en retour de mon amour serait mentir de façon éhontée et le comble de la mauvaise foi.

A moins que ce ne soit de l’orgueil.

Tel est l’objet de cet enregistrement.


PS : A la relecture du soir, je m’aperçois que mon texte est obscurci par le mauvais emploi de l’adjectif « conditionnel ». Ce n’est pas « conditionnel » qu’il aurait fallu dire et écrire mais « conditionnant », si ce mot existe. Ce que j’avais en tête, quand je parlais d’une attente conditionnelle, c’était une attente conditionnante, c’est-à-dire dont le résultat était rétrospectivement attendu pour légitimer ou déligitimer l’acte entrepris.

Comments: 14

  1. Magnifique idée, qui me touche tout particulièrement !
    Effectivement, les attentes conditionnelles supposent un calcul, et il n’est pas beau d’être calculateur ou de pratiquer le donnant-donnant.
    Mais d’un autre côté, quand nous aidons une personne ou la tirons d’un mauvais pas et que nous nous retrouvons ensuite nous-mêmes en difficulté, nous n’hésitons pas à solliciter ceux qui nous « doivent » quelque chose et sommes choqués s’ils refusent de nous renvoyer l’ascenseur …

    • Aldor says:

      Bonsoir, Marie-Anne,

      Ca n’est pas tout à fait à cela, ou pas forcément à cela, que je pensais. Le renvoi d’ascenseur, cela ressemble en effet furieusement à du donnant-donnant, et à du donnant-donnant conçu comme tel dès le départ, en amont de toutes choses.

      Il est vrai que quand on a aidé quelqu’un de façon désintéressée, il peut être blessant de constater que cette personne ne répond pas à vos appels à l’aide. Ce n’est pas à ça que je pensais mais c’est vrai.

      • Oui, vous pensiez plutôt à un contexte amoureux me semble-t-il. A la manière dont on désire être aimé quand on aime. Mais cela m’a fait penser aux situations amicales d’entraide où la réciprocité semble attendue …

        • Aldor says:

          Non. Pas seulement. En fait, c’est seulement sur le terme de « donnant-donnant » que je tiques parce que, dans mon esprit, le donnant-donnant est pensé dès le départ comme un échange de bons procédés, c’est à dire comme quelque chose qui n’est faut que parce que on attend un retour.

          • Je comprends mais je ne l’entendais pas vraiment ainsi … Je crois que l’on a plutôt des attentes a posteriori, sans préméditation.

          • Aldor says:

            Oui. J’avais perçu que nous étions d’accord sur le fond et que c’était seulement le mot qui trompait…

  2. Votre improvisation donne bien à penser, encore une fois. Je partage absolument votre distinction. L’attente en retour enlève à l’action sa valeur quand elle est calcul de profit et surtout quand elle seule détermine l’action. Ceci dit, un sentiment qui n’est pas partagé, un texte qui n’est pas lu, un cadeau qui n’est pas reçu avec bonheur, sont un peu comme une question sans réponse. D’ailleurs, si nous bloguons au lieu de laisser nos articles au fond du tiroir, tous et toutes, c’est parce que les mots, les idées, vivent essentiellement dans le partage, dans l’échange. Anne Ubersfeld parle notamment du théâtre comme un « texte troué », texte qui ne se réalise vraiment que dans la rencontre avec le metteur en scène et le spectateur. Il me semble qu’il en va ainsi pour les sentiments, les mots, les idées, let même les actions: c’est pour qu’ait lieu cette rencontre, qui donne sa véritable vie à chacune de ces choses, que souvent, nous espérons en retour.

    (Je suis peut-être hors sujet, mais je sors d’une journée d’interrogations orales pour le bac blanc, je suis un peu lobotomisée…)

    • Aldor says:

      … Si toutes les lobotomies conduisaient à cela, l’avenir serait radieux….

      • Mes pauvres lycéens morts de stress et leurs tentatives plus ou moins fructueuses pour soulever le grand voile sur Baudelaire, Apollinaire, Racine, Molière, Ionesco etc… et cela pendant 10heures: cela vaut un bon lavage de cerveau! Mais bon, il y a rencontre quand même, puisque je suis là, inexorablement là, pour recevoir leur balbutiements littéraires. Si je n’étais pas là, concentrée à les écouter et les questionner, s’ils n’espéraient pas mon regard positif, rien ne serait tenté et nos grands écrivains seraient morts un peu plus, et leurs jeunes esprits en seraient amputés!

        • Aldor says:

          Oh ! Clémentine. C’est une jolie description de l’enseignant que vous donnez là. Et de l’enseignement, qui est une rencontre et qui, quand il ne l’est pas, n’est rien, peu de choses. Et malgré toute la fatigue, il y a certaineemnt un grznd plaisir à ressentir cette rencontre et son rôle.

          • Oh oui. Un plaisir du sens donné à nos journées. Un plaisir pur aussi, de la simple rencontre. Mais certains jours sont noirs d’impuissance et le découragement point, jusqu’au prochain sourire, au prochain éclair.

    • Aldor says:

      Je ne connaissais pas, Clémentine, Anne Ubersfeld, et ne suis pas très savant en matière théatrale. Mais la phrase que vous citez me paraît juste. On parle pour être, sinon forcément écouté, du moins entendu.

      D’un autre côté, les blogueurs que nous sommes ne sont peut-être pas des modèles de sagesse ou de sérénité. Si nous avons tant besoin de discourir , c’est peuyt-être que nous ne sommes pas assez posés, et que nous ressentopns le beoin d’exposer nos idées à tout bout de champ faute de savoir les vivre pleinement. Je suis, sur ces questions, revenu un peu de la dimension péremptoire qui longtemps m’habitat…

      • Peut-être Aldor. Alors le vrai sage est silencieux. Et les mots sont une voie bruyante vers ce silence serein…
        Pour ma part, je suis très loin de la sagesse, j’ai un fébrile désir de rencontres et d’échanges. Une soif de penser les profondeurs des choses. Je me suis battie une vie fourmillante… et pour l’instant je l’aime comme cela, inquiète et trop remplie!

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