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Ne pas être en dette


Le chat du pasteur, dans une de ces conversations philosophiques qu’il a souvent avec sa pasteure de maîtresse, observait l’autre jour que nous avions, nous les humains, du mal avec le don. Nous avons du mal à donner, du mal à recevoir ; du mal à donner parce que nous avons du mal à recevoir et du mal à recevoir parce que nous avons du mal à donner. A donner gratuitement, sans en attendre de contrepartie.

Cette difficulté, qui est profondément ancrée en nous, paraît gauchir la façon dont certains croyants envisagent la religion. Celle-ci est moins vue comme un don gratuit que comme une façon de remercier, de payer une dette qui serait due pour la création ou la beauté du monde – une façon de se rattraper pour ne pas être en dette, pour sortir du déséquilibre, du vertige dans lequel la prise de conscience de la création nous plongerait.

C’est la même chose qui me paraît à l’oeuvre dans l’usage et l’abus du mot et de la notion de gratitude. Cette gratitude qui, dans la bouche de ceux qui en parlent peut-être trop, n’est pas seulement émerveillement, ravissement, béatitude devant la vie et le miracle du monde, mais une sorte de remerciement, de reconnaissance, comme si nous ne supportions pas qu’un don nous soit fait sans rien donner nous-mêmes en retour.

A l’idée d’être en dette, d’être redevable, d’être débiteur, certains d’entre nous sentent une immense angoisse dont la force et la prégnance sont telles qu’elles pervertissent chacun de leurs gestes, chacun de leurs comportements, chacune de leurs pensées, y compris dans les moments les plus intimes : ne rien devoir ; surtout ne rien devoir et à cela tout sacrifier. Est-ce cela aussi dont parle Katia, à propos de ces moments ?

J’ai, enfant, vécu avec des parents dont l’un au moins paraissait guidé par cette obsession de la non-dette. C’est pourquoi – c’est maintenant que je m’en aperçois – il donnait. Donnait tout le temps, parfois à tort et à travers, parfois en forçant la main de celui qui recevait. Ça n’était pas la générosité qui l’inspirait mais l’angoisse. En donnant – en donnant trop comme l’esprit sans visage du Voyage de Chihiro – il ne faisait en fait que fuir l’immense malaise que provoquait chez lui le sentiment d’être en dette, le mal être qu’il ressentait à l’idée d’être débiteur.

C’est de cela que je me rends compte maintenant. Et cela qu’il faut dépasser.


En introduction et conclusion musicales, Jesse, de Joan Baez, dont la voix douce et spirituelle a enchanté mon enfance et mon adolescence.

24 réflexions au sujet de « Ne pas être en dette »

    1. Oui, Marie-Anne. De l’humilité ou peut-être (et peut-être ?) paradoxalement de la sûreté de soi qui permet d’accueillir simplement les choses. Mais les deux vont probablement ensemble…

  1. Je ne comprends pas bien quel est le problème avec le remerciement et la gratitude. Quand on remercie, ce n’est pas nécessairement pour rétablir un équilibre, ou pour recevoir 20/20 en bonnes manières, on le fait pour exprimer un sentiment de joie / plaisir, ou le respect qu’on veut rendre à l’autre. Quand je dis merci, plutôt que de vouloir me délivrer de ma dette, je veux matérialiser la reconnaissance du lien de dépendance qui existe entre moi et l’autre. Nous sommes tous interdépendants, quoi que certains aspects du libéralisme veuillent nous faire croire.

    1. Bonjour Frog,

      Bien sûr qu’il y a des gens vraiment généreux et des personnes qui éprouvent une vraie gratitude.

      Mais d’autres me semblent avoir une gratitude qui relève de la repentance et de la contrition. Ils me paraissent parler de gratitude pour ne pas paraître ingrats.

      1. Oui, je comprends bien ton propos. Ils n’éprouvent pas de gratitude, en fait, seulement le poids de la dette. Ils rendent, ce qui est une façon d’annuler le don. Je crois que je réagissais au fait que tu associes le verbe remercier à cette façon sans amour de donner.

          1. Merci à toi de partager tes réflexions ! Moi aussi j’ai un parent qui ne supporte pas d’avoir été invité sans avoir rendu sa dette. Du coup, il n’aime pas être invité. Hum.

  2. En fait, je n’ai jamais compris cette sensation que l’on a une dette envers celui qui offre, ni dans la religion, ni dans la gratitude … Mon père était un homme très croyant et il me semble, l’homme le plus généreux et bon que j’ai connu. Il donnait, il aimait sans jamais rien attendre en retour, peut être que cet exemple paternel est pour beaucoup dans ma façon de penser 😊

    1. Bonjour Catherine,

      Cela dépend probablement beaucoup de l’éducation, ou plutôt de ce qu’on a vu et vécu étant jeune. Et ensuite, on transporte cela en soi, et en sortir demande une prise de conscience ou de comprendre des avertissements qui nous ont été donnés et dont la compréhension n’est pas toujours naturelle.

  3. Sujet très intéressant que celui de la dette, Mauss parlait de don et de contre don. Nous sommes obligés de rendre ce qu’on reçoit, soit directement à celui qui nous donne, soit à d’autres. Nous ne pouvons pas simplement être dans la réception de ce qui est tout le temps sans contrepartie. La difficulté quand on est celui qui reçoit est qu’on se sent de fait en position basse par rapport à celui qui donne. Il est donc plus confortable de donner que de recevoir. C’est tellement inscrit dans notre inconscient collectif qu’il me semble difficile qu’il n’en soit pas ainsi.
    Pour ma part, je me sens aussi à l’aise de recevoir que de donner car recevoir est un don à l’autre. Certaines personnes prennent tellement plaisir à donner, pourquoi leur refuser cette joie? En revanche lorsque je reçois, je ne me sens pas du tout obligée de rendre la pareille, je me suis toujours révoltée contre cette tendance qui consiste à devoir retourner une invitation pour une invitation, un cadeau pour un cadeau, etc. Un corollaire à ce phénomène me semble être l’espèce de danse hypocrite qui consiste à proposer un service ou autre chose, et s’attendre à ce que l’autre refuse par politesse. On se met alors à dire”si, j’insiste, allez”. Celui qui me propose doit s’attendre à ce que j’accepte, sinon il ne faut pas me proposer. Vous savez la fameuse cuisse de poulet qu’on propose à notre invité alors que c’est notre partie préférée. Je suis peut-être hors de propos mais voilà ce que votre article m’inspire aujourd’hui.
    Sur ce, je vous souhaite une excellente journée.

    1. Bonjour Monaminga,

      Vous avez raison d’évoquer le passage par l’autre qui fait qu’on peut rendre ce qui nous a été donné sans rendre à celui qui nous a donné, ce qui permet d’assurer la fluidité du don sans entrer dans la chaîne du don et du contre-don.

      Même dans ce cas, pourtant, le don est comme un mistigri dont on souhaite se débarrasser, qu’on souhaite refiler aux autres, si pesant est son poids.

      Or il me semble que, dans l’idéal (mais y arrivons-nous ?), les deux devraient être complètement séparés : recevoir, d’un côté, avec simplicité et sans s’en sentir obligés de quoi que ce soit ; donner, de l’autre, pour le plaisir gratuit de donner.

      Mais arriver à disjoindre les deux est une longue histoire.

      Bonne journée.

      1. Et vous même, où en êtes vous dans ce cheminement? Puisque comme vous l’avez dit vous avez vu un de vos parents donner sans relâche. De quelle manière cela vous a-t-il impacté dans votre relation au don (donné et reçu) ?

        1. Peut-être me suis-je mal exprimé et peut-être ma vision est-elle injuste mais le parent dont je parlais ne me semble pas in bon exemple. Il donnait sans relâche, et par avance – mais essentiellement pour ne pas être en position de devoir.

          Longtemps j’ai transporté avec moi cette hantise de la dette, cette crainte d’être en dette et elle ne me quitte que lentement.

          1. Oui, j’avais bien compris qu’il n’était pas un bon exemple pour vous !
            Souvent c’est le discours qui accompagne le don qui est dérangeant je trouve. Et aussi comme vous le dites, le fait de donner par avance pour ensuite se sentir à l’aise de recevoir. C’est comme si on tenait un livre de comptes finalement, et qu’à la fin on faisait le bilan comptable avec les débits et les crédits 🙂

  4. Il y a aussi à mon sens quelque chose de très culturel dans tout cela. J’en prends pour exemple une amie Guinéenne – et voisine- qui nous apportait souvent une partie des plats qu’elle cuisinait pour sa famille. Et qui , la première fois qu’elle l’a fait, a répondu à ma proposition (motivée par un élan de gratitude ^^) de cuisiner à mon tour quelques jours plus tard pour elle : “Mais pourquoi vous les Blancs voulez-vous toujours rendre ?” Générosité et liberté peuvent donc coexister… je n’ai jamais oublié 🙂

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