Demander et donner


On ne demande, on ne demande vraiment qu’à ceux qu’on aime – quelle que soit la sorte d’amour qu’on leur porte : estime, amitié, amour ou amour ; aux autres, on ne demande que des choses insignifiantes : “passe moi le sel”, “donne moi le pain”.

Dès lors que la demande est signifiante, elle ne s’adresse qu’à ceux qu’on aime. Et elle porte en elle autre chose, qui lui est irréductiblement liée même si elle n’apparaît pas toujours : un don. Au cœur de chaque demande faite à ceux qu’on aime, il y a don : don de confiance, don de temps, don de soi.

La demande en mariage est l’archétype de cette demande à double fond, dont la langue française (et peut-être toutes les langues ?) trahit la nature. Toute demande en mariage est simultanément promesse de se donner soi-même, et qui ne verrait dans une telle demande qu’un souhait égoïste de s’accaparer l’autre ne comprendrait en fait strictement rien à la chose : en demandant ta main, je te donne la mienne, et peut-être est-ce par modestie, par souci de ne pas se mettre en avant qu’on parle de demande – là où c’est de don de soi qu’il s’agit d’abord – à tout le moins aussi.

Au cœur de toute demande faite à ceux qu’on aime, un don : c’est à toi que je demande cela et en te le demandant je te donne ma confiance, ma foi et te donne sur moi des pouvoirs.

Ce don n’est en rien la contrepartie de la demande non plus que la demande serait la contrepartie du don ; il en est l’autre face, l’autre dimension. Le don, ici, n’existerait pas sans la demande non plus que la demande sans le don ; il ne s’agit pas d’échange, il ne s’agit pas de contrepartie ; il s’agit de deux manifestations du même mouvement, du même élan, de la même relation ; de deux indissociables et de deux insécables.

“Aimer, c’est ne rien demander et c’est ne rien attendre”. Malheureux qui disent cela ; malheureux qui le pensent. Ils sont hantés et inhibés par le souci avaricieux de la dette et errent sur les chemins perdus du monnayage et de la comptabilité.


PS : en y repensant (et comment n’y ai-je pas d’abord pensé ?), il y a un autre archétype, plus emblématique encore sans doute, l’amour qu’on fait : si l’un, alors, a le sentiment de donner et l’autre de prendre, si, au lieu d’un même mouvement, il y a séparément demande et don, tout est vicié.


En musique de début et en musique de fin, Migrations, de Jocelyn Pook, tiré de son disque “Flood“.

36 réflexions au sujet de « Demander et donner »

  1. Oui ! Ce mythe selon lequel on saurait tenir debout tout seul et que là serait la dignité, j’y vois une illusion liée au développement du capitalisme et qui va se révéler de plus en plus fragile.

    1. Une illusion du capitalisme ? Bigre, Frog, tu as peut-être raison. Encore que les Saint-Simoniens – tu as dû apprendre cela au lycée comme moi – qui étaient quand même des suppôts du capitalisme naissant, luttaient contre cet individualisme en formant des communautés, des sortes de phalanstères, et en s’habillant de vêtements qui faisaient que chacun avait besoin des autres pour finir de se vêtir.

      A dire vrai, je pensais plutôt rendre responsable de cette tournure Augustin. Mais en cherchant, je crois que c’était vraiment injuste. Il n’a jamais décrit le fait de ne rien demander, de ne rien devoir à personne, comme l’objectif supérieur (même si je fais toujours un lien entre sa célébration de l’encratisme et cette attitude). Il n’a jamais dit ni pensé que le vrai amour consistait à ne rien demander à celui qu’on aimait.

      1. Hihi, ta relation avec saint Augustin mérite un roman ! 🙂 J’avoue que ma connaissance du saint-simonisme se résume à… presque rien, aussi suis-je bien contente que tu m’en parles ! 🙂

    1. Bonjour Dom,

      Ça y fait penser mais je ne suis pas sûr. Dans mes souvenirs (lointains), Mauss a une approche sociale : il s’agit bien d’un échange entre groupes ou entre individus au sein de groupes. Et là, il faut une contre partie : le don exige le contre don.

      Je parle d’autre chose. Dans la relation entre individus, et a fortiori dans la relation amoureuse, il ne s’agit pas de contrepartie – qui pourrait être séparée de sa partie – mais d’un autre côté de la même pièce : la demande est, pour partie, un don.

      … Mais peut-être est-ce après tout ce qu’avait en tête Marcel Mauss…

      1. J’avoue que cela fait un moment que je n’ai pas relu Mauss et qu’effectivement, si me souvenirs sont exacts, ses théories sur le don s’entendent par rapport au lien social. Mais j’aime bien sa formule du don/contre-don. Ma lecture de votre texte a résonné en moi un peu de la même manière. Soit : si la demande d’un individu est un don de lui-même, il ne la fait pas sans l’attente d’une contre-partie.
        Mais je concède que je suis un peu fatiguée ce soir et, qu’en toute humilité, je n’ai peut-être pas suivi (compris) votre raisonnement jusqu’au bout 🙂
        Je vais de ce pas tenter de rejoindre Morphée…

  2. On attend toujours beaucoup de ceux que l’on aime. Et c’est parce qu’on a beaucoup d’attentes, que l’on veut que ces personnes nous montre que leur amour est plus fort que tout.

  3. Bonsoir, oui tout à fait, donner / demander et donner / recevoir sont les deux faces d’une même médaille. La partie qui consiste à demander n’est pas toujours explicite et peut effectivement se déguiser en “don” et vice-versa. En demandant en mariage, je me donne à l’autre en même temps que je lui demande de se donner à moi. Et dans l’acte amoureux aussi en me donnant à l’autre, je lui demande de se donner à moi et de satisfaire quelque chose en moi qui attend d’être assouvi (une pulsion physiologique, une preuve de son engagement, que sais-je). Il m’est difficile de concevoir un don sans réception dans l’absolu. On reçoit toujours d’une manière ou d’une autre, que cela soit notre but ou non comme c’est le cas avec la demande.
    Cela me fait aussi penser à ces personnes qui donnent tellement et dont on perçoit bien que cette façon de donner est en fait une demande, une attente fébrile. Même si vous semblez repousser cette idée de don qui attend une contrepartie, cela existe aussi y compris dans l’amour eros. N’entend-on pas “après tout ce que j’ai fait pour lui / elle”, qu’est-ce que cela si ce n’est la manifestation d’un don qui était en réalité demande en attente de réponse?

  4. “Aimer, c’est ne rien demander et c’est ne rien attendre”. Malheureux qui disent cela ; malheureux qui le pensent. Ils sont hantés et inhibés par le souci avaricieux de la dette et errent sur les chemins perdus du monnayage et de la comptabilité.” : depuis que tu l’as écrite, cette phrase me perturbe. Dans le sens ou tu y adosses le souci de la dette et de la comptabilité, qui donne un sens exactement contraire à la façon dont je comprends et pratique ce ““Aimer, c’est ne rien demander et c’est ne rien attendre”. Enfant, j’ai toujours vu autour de moi mes aînés pratiquer une générosité sincèrement désintéressée à l’égard d’autrui, partager -parce que quand il y en avait pour un, il y en avait pour tous-, mettre une assiette de plus le dimanche à table au cas où un convive inattendu se manifesterait, donner un coup de main en cas de besoin etc… et je suppose que cette exemplarité à porté ses fruits. Non pas que je sois devenue exemplaire, mais aimer s’est irréductiblement inscrit en moi comme un mouvement spontané, une sorte de tradition consistant à apporter l’hospitalité de son cœur sans se poser de questions quant à ce qu’on pourrait bien en attendre. Je réalise d’ailleurs en écrivant ces mots que le premier texte que j’ai écrit sur ce blog s’intitulait “Tu ne me dois rien” 🙂

    1. Bonjour Esther,

      C’est amusant : ton commentaire est arrivé peu de temps avant celui de Célestine et j’ai lu les deux à la suite.

      C’est une question très importante et sans doute difficile. Je crois que nous ne parlons pas tout à fait de la même chose : la demande dont Célestine (je crois), Frog (je crois) ou moi parlons n’est pas une contrepartie de l’amour ou du don. Il ne s’agit pas d’un échange. Mais l’amour que nous ressentons est aussi demande. Et demande en premier lieu de droiture. De la personne que j’aime, j’exige des qualités, et qu’elle les conserve. Et il est normal que la personne qui m’aime, dans le mouvement même de l’amour qu’elle me porte (ni vraiment avant, ni vraiment après), ait des exigence envers moi.

      Ces demandes sont réflexives. L’exemple en est le désir : ce qu’on désire, dans le désir, ce n’est pas le corps de l’autre (ou de façon seconde) ; c’est que l’autre nous désire. Nos demandes n’ont de sens que si l’autre les partage.

      Je donne sans rien demander ; j’aime sans rien demander (non pas : en retour, mais du mouvement même de mon amour), je ne partage pas entièrement cette conception. Alors, bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans l’extrême et l’erreur consistant à n’aimer que l’dole qu’on a soi-même construite et qui se substituerait à la réalité de la personne. Car c’est l’idole qu’on aimerait alors, pas la vraie personne. Mais la vraie personne, nous l’aimons aussi pour ce qu’elle n’est peut-être pas entièrement mais qu’elle pourrait être. IL y a quelque chose de dynamique, là-dedans.

      Et puis, effectivement, il y a dans le fait de ne rien demander une façon de ne pas s’exposer, de ne pas se mettre en position de faiblesse qui ne me paraît pas juste : aimer, c’est prendre un risque, c’est faire un pari et prétendre être indifférent (je t’aime mais tu fais ce que tu veux et cela m’importe peu) me semble faux.

      Tout cela, Esther, n’est pas très clair mais j’ai beaucoup de mal.

      1. Merci Aldor, de ces éclairages, qui me permettent de cerner un peu mieux ce que tu essayes de partager ici. Je comprends ce que tu me dis de la façon dont tu envisages la contrepartie, et effectivement nous n’y mettons pas tout à fait le même contenu ; cependant, la limite est ténue, puisque tu dis aussi que toute demande est réflexive 🙂 “Ce qu’on désire est que l’autre nous désire” veut bien dire que toute demande n’a de sens que si elle est partagée, mais induit aussi que notre attente soit comblée… donc une contrepartie, quoique nous pensions de la vertu initiale de cette demande ^^Bref, partage ET contrepartie, la limite est en effet fine et source de confusion dans notre esprit, peut-être. Mais je crois que ce que je voulais souligner, et que je peux aujourd’hui poser ici avec un peu plus de recul que lors de mes derniers commentaires, est que la confusion vient peut-être de ce que tu dis dans ton avant dernier paragraphe : “Je donne sans rien demander… que tu lies à l’idée de tomber dans l’erreur de “l’idole”. Est-ce que le manque de clarté pour toi sur cette idée de la demande ne viendrait pas du fait que tu mets en parallèle ici demande et projection ? Si tu écris “Je donne sans rien projeter ; j’aime sans rien projeter”, cela donnerait pour moi toute sa logique à ta démonstration .

        Pour finir, ce qui me chiffonne je crois au-delà de ces explications sémantiques est ce que tu dis dans ton dernier paragraphe ; que ne rien demander soit pensé comme une façon de ne pas s’exposer, de ne pas se mettre en position de faiblesse. Alors que c’est justement pour moi tout le contraire ! Aimer sans rien demander (même avec ce que tu mets sous ce terme), c’est prendre un risque, faire un pari immense : celui d’aimer l’autre tel qu’il est, sans exiger ni projeter quoi que ce soit sur lui… encore moins de vouloir l’attacher à notre sort. Je n’y vois aucune indifférence à son égard (bien au contraire ! ), mais un souhait fondamental pour moi, qui est celui de respecter sa liberté. L’autre est libre de ce qu’il est, ce qu’il fait m’importe bien sûr, mais il fera quoiqu’il en soit toujours ce qu’il veut… mais auparavant, nous aurons discuté du “contrat”, des contours de la relation.

        Pour finir, je partage avec toi ces mots de C.Bobin, qui sont pour moi l’exact reflet de ma pensée :

        “La misère dont témoignent nos attachements n’est pas à reprocher à l’amour. Il vaudrait mieux se demander ce qui nous rend si difficile d’aimer quelqu’un sans aussitôt l’attacher à notre sort, ce qui revient à se demander pourquoi il nous est si difficile d’aimer.” (In L’éloignement du monde, p. 16).

        1. Bonjour Esther,

          Tu tournes le couteau dans la plaie et tu as raison. Rien de cela n’est clair dans mon esprit. Il y a des choses qui vont dans tous les sens et qui se contredisent les unes les autres.

  5. C’est lorsque j’ai compris que l’amour pouvait être exigeant que je l’ai rencontré, le vrai, le grand.
    Celui qui unit dans un même élan donner et recevoir.
    Ton texte est très intéressant et pertinent.
    Bisous cher Aldor
     •.¸¸.•`•.¸¸✿

    1. Je crois, chère Célestine, que nous nous comprenons bien.

      Ton commentaire est arrivé avec celui d’Esther et j’y ai en partie répondu en lui répondant.

      L’essentiel est dans ce que tu dis : dans un même élan donner et recevoir. Il ne s’agit pas d’un échange de bons procédés ; il ne s’agit pas d’une contrepartie ; il s’agit d’un mouvement à double sens.

      La difficulté est que notre exigence soit fondée, qu’elle corresponde bien à la réalité de la personne que nous aimons et non à un fantasme, à une idole que nous aurions construite et sur laquelle nous projetterions nos imaginations. C’est en ce sens là seulement qu’on dit qu’il ne faut pas exiger : on ne peut pas demander à la personne qu’on aime de changer ; on ne peut que lui demander de devenir enfin elle-même, cet elle-même qui est la raison même pour laquelle nous l’aimons et que nous sentons de tout notre être…

  6. Bon, je suis lancée, donc je continue ^^
    “Au cœur de toute demande faite à ceux qu’on aime, un don : c’est à toi que je demande cela et en te le demandant je te donne ma confiance, ma foi et te donne sur moi des pouvoirs.” : Voilà exactement ce qui pour moi nous “sépare” ici dans la façon de penser la relation ; que je donne ma confiance, mon temps, de moi-même ne donne à l’autre aucun POUVOIR sur moi (ce qui placerait la relation sous le signe de la dépendance et du contrôle…); mais le renvoie à sa responsabilité, qui est -a minima- d’en faire bon et respectueux usage. Mais pouvoir sur autrui, ou responsabilité à son égard ? C’est la pierre d’achoppement de toute relation… qui met en jeu et au cœur de la relation le concept de… la liberté. Tu as bien raison de souligner la difficulté de penser cet enjeu, tant nous nous prenons les pieds dedans ^^

    1. Tu mets le doigt sur le coeur de la question, Esther. Abdiquer ma liberté. Ce que je crois faire d’un coeur léger mais peut-être est-ce pour justifier que je l’exige des autres, ce qui ne serait qu’une sorte de perversion inavouée.
      Merci de ta chirurgie.

      1. Je ne sais pas si c’est une perversion, Aldor, mais cette abdication (ou non ) de notre liberté est un sujet tellement sensible et complexe à embrasser et mettre en œuvre dans nos relations à l’autre… J’espère n’avoir pas trop retourné le couteau dans la plaie :/

  7. Allez, un petit dernier et je m’arrête 🙂

    “On n’a qu’une faible idée de l’amour
    tant qu’on n’a pas atteint ce point où il est pur,
    c’est à dire non mélangé de demande, de plainte
    ou d’imagination. ”

    Ressusciter, Christian Bobin

    1. Eh bien voilà.

      Je ne l’ai pas atteint, d’évidence. Mais surtout je n’arrive pas – sauf en de rares moments – à y croire vraiment.

      On peut vraiment aimer comme ça ? Aimer d’amour ?

          1. Hum 🙂 On touche ici à des choses personnelles, que je n’ai pas pour objet d’exposer ici. Mais cela a à voir avec cette fameuse acuité de perception que tu me renvoies si souvent, à juste titre : pour faire simple, je pense que le profil neuroatypique qui est le mien ( cette hyperacuité ou hypersensibilité, appelle-là comme tu veux ^^) dote de clés de lecture particulières, qui nous placent au cœur de certains sujets. N’y vois aucune prétention de ma part (et c’est pour cela que j’en parle rarement, parce que l’interprétation qui est faite de ce que je te dis là est immédiatement cataloguée comme de la suffisance), mais on sait ou on “voit” et cela se heurte à l’incompréhension de l’Autre. Et surtout, cela le brûle, comme me l’a dit un jour un des hommes de ma vie : “rentrer dans ta sphère, c’est s’exposer à être brûlé vif”. D’ailleurs, Bobin – qui ne parle que d’amour pur ^^- parle aussi de cela (et je suis prête à mettre ma main au feu qu’il est autiste asperger lui aussi…) : “L’extrême sensibilité est la clé qui ouvre toutes les portes mais elle est chauffée à blanc et brûle la main qui la saisit.”

          2. Pour finir, c’est donc pour cela qu’on “sait” cet amour, sans arriver à le vivre parce que cette fameuse lucidité dont tu me parles perce l’Autre, le brûle, tôt ou tard. On est invivables 🙂

          3. Si tu le penses, un diagnostic peut aider à comprendre. En ce qui me concerne, cela m’a beaucoup soulagée de pouvoir poser un nom sur mes “symptômes” de zèbre 🙂 Et surtout, cela aide les gens de l’entourage à décoder ^^

          4. Oui, disent certains – et rétrospectivement ça saute aux yeux. C’est la première chose que j’ai cherchée après t’avoir lue à tête reposée et avoir fait le lien avec l’aimée : jai fait le lien avec Simone Weil et ai cherché.

          5. Tu as l'”oreille” fine, cela fait aussi longtemps que je le sais de toi 🙂 Mais que tu dis que ce texte permette de faire le rapprochement me rassure, j’ai longtemps eu l’impression qu’il était obscur… et surtout qu’il ne s’adressait en fin de compte qu’à moi-même, en me permettant de poser des mots sur un ressenti qui reste très personnel. Penser que cela ait pu t’éclairer pour K. lui donne bien plus de légitimité.

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