L’illusion matrixielle

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C’est un peu lassant, ces citations qui, depuis six mois ou un an, tournent en boucle sur les réseaux sociaux, citations d’Hannah Arendt, de George Orwell ou d’Etienne de la Boétie sur le thème : “nous sommes en dictature mais cette dictature est tellement bien faite, tellement complète que nous ne nous en rendons pas compte. Et c’est justement cela qui en est la preuve ultime.”

Cette vision version Matrix du monde, dans laquelle un petit nombre de clairvoyants distingueraient seuls l’immense tromperie sous l’emprise de laquelle nous autres, troupeaux de naïfs, vivrions, a ceci de bien pratique pour ceux qui l’épousent qu’elle n’est pas contestable au sens où l’entendait Karl Popper : comment convaincre de sa liberté quelqu’un qui croit mordicus que sa liberté de parole et d’action est la preuve même de la dictature et de sa servitude ?

Et puis c’est bien confortable : quelle rassurance de pouvoir considérer que ceux qui ne sont pas d’accord avec moi ne le sont pas après réflexion mais parce qu’ils sont manipulés par le système/le grand capital/les francs-maçons/les juifs/l’Islam/Bill Gates/Satan/les méchants !

Quel réconfort que de pouvoir penser que, si je ne convainc pas, ce n’est pas parce que mes arguments sont mauvais mais parce que la presse/les merdias, comme ils disent/les journalistes/l’opinion publique/les autres de façon générale, sont achetés, lâches ou aux ordres, et qu’ils étouffent l’expression de la libre pensée ?

Et pour se persuader de cela, on se gargarise de citations qui n’ont rien à voir avec la choucroute et qu’on répète avec un air mystérieux et entendu en se croyant un résistant.

On croit vivre dans le monde de Matrix mais on est simplement en train d’y jouer, en oubliant que c’est un jeu.

 

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5 Comments

  1. 22 septembre 2020
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    Ton article est excellent, on joue et tu as raison de parler de « jeu » à se convaincre que nous vivons dans un vil monde, peuplé de faiseurs de malheurs qui ourdissent les pires projets pour l’humanité, et cette mayonnaise là n’est malheureusement pas prête de retomber.
    C’est à celui qui y verra le plus clair, qui alertera le mieux, qui viendra secouer le cloche le premier….
    Mais on joue à se faire peur, on brasse beaucoup d’air, on montre du doigt, on diabolise et on joue encore et encore à se faire des « BOUH » dans le dos pour mieux faire gonfler la peur, grandir la défiance, attirer l’attention, glorifier la solution du désordre…
    À bien y regarder, qu’est ce qu’on récolte, à part quelques tables renversées ?
    Une ambiance délétère qui possède un véritable pouvoir de nuisance sur nos esprits, nos coeurs et notre capacité à vivre ce monde…
    Les gourous emploient ce type de méthodes, ils prédisent des fins de monde pour mieux tenir dans leurs poings les esprits prompts à croire le dernier joueur de flûte en vogue « qui seul -sait-« .
    En ajoutant à tout cela une bonne grosse louche de culpabilité, quelques fausses nouvelles, 2 toutes petites pincées d’inepties font le reste.
    Ce qui risque de se passer, c’est qu’on va tous finir dans la caverne de Platon, isolés, tremblants de peur et pathétiques.

  2. 24 septembre 2020
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    La dictature de l’argent, en tout cas, est subtile…elle gouverne le monde depuis bien plus longtemps que six mois ou un an… 😉
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

    • 27 septembre 2020
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      Ah ! Chère Célestine, je sais bien que quand toi tu écris cela, ce ne sont pas de sombres complots que tu as en tête mais de vrais combats politiques comme nous les aimons : Hugo, Jaurès, Blum. Et bien sûr je suis d’accord avec toi.

      Ce qui rend le combat difficile, ce n’est pas la subtilité de l’adversaire, c’est notre complicité. Parce que l’argent, et son pouvoir, quoi que nous en disions, nous l’aimons bien, nous aussi, meme si ca n’est pas de façon voyante et vulgaire.

      C’est ça , la vraie servitude volontaire dont parlait la Boétie : non pas la capacité du pouvoir à nous faire aimer la servitude mais le fait qu’au fond de nous, nous aimons bien cet adversaire.

      Bonne journée. Bises.

  3. 25 septembre 2020
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    « Dictature » est un mot qui recouvre des sens très précis, et une réalité dans laquelle des caractéristiques sociales et politiques, qui ne sont certes pas absentes de notre société, existent dans une mesure beaucoup plus grande. Malgré tout, considéreriez-vous très sérieusement que la démocratie que nous vivons soit conforme à ce que le concept dans sa forme rêvé originellement recouvrait de libertés ? Je crois que nous vivons une période de rupture. Il ne s’agit pas d’être forcément un lanceur d’alerte ou de crier sur les toits des slogans alarmistes. Simplement, il ne faudrait pas se mettre des œillères, non plus. La vigilance est de mise : c’est le premier acte civique. Et la démocratie fait défaut précisément au moment ou l’essentiel de la population, sous prétexte que son confort et ses habitudes (un bon divan, une bonne soirée télé, et des vacances et week-ends à la demande) ne sont pas menacées directement, préfère penser que tout est pour le mieux… Ceci étant dit sans aucune volonté de vous blesser ou d’accuser qui que ce soit ici, bien entendu !

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