Satisfaction

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L’autre soir, à la librairie, un homme d’une quarantaine d’années, qui occupait toute la place avec son sac à dos, allait d’une table à l’autre, chantonnant, sans paraître se soucier des autres. Il prenait les livres nonchalamment, les retournait parfois pour jeter un oeil distrait aux quatrièmes de couverture, les reposait, en prenait un autre, affichant l’air supérieur de celui qui sait tout, connaît toutes les autrices, tous les auteurs, toutes les thèses et daigne, parfois, fréquenter le troupeau. Peut-être était-il effectivement une vedette, une célébrité ; la satisfaction qui émanait de toute sa personne écoeurait.

Sans doute y avait-il dans cette réaction le dégoût qu’on éprouve parfois à l’égard de soi-même quand on croise sur son chemin un de ses avatars ; car il y avait un peu de moi dans cet Ubu grotesque et gonflé de suffisance. Sans doute y avait-il aussi un rejet spécifique de cette attitude si démonstrative, si volontairement impudique de contentement de soi : mon bonhomme ne se contentait pas d’être satisfait ; il semblait vouloir que cela se voie, et cet épanchement avait quelque chose d’obscène.

Mais il y avait quelque chose d’autre encore, qui m’apparut tandis que, pédalant vers la maison, je me remémorais la scène. Ce qui me troublait, c’était la conscience de ce paradoxe qui fait que, si nous poursuivons et désirons la satisfaction, son atteinte est souvent décevante, déprimante, angoissante, parce qu’elle suscite soit la lassitude, soit, comme c’était ici plutôt le cas, un trop-plein d’assurance, un débordement de fatuité pouvant provoquer le dégoût.

Post coïtum, animal triste, relevait justement Gallien (qui excluait cependant de cette appréciation générale le coq et la femme). Et il y a effectivement une sorte de malédiction pesant sur la satisfaction qui, à peine atteinte, flétrit et devient repoussante, comme c’est le cas des fruits trop mûrs.

La joie et le bonheur, quand ils sont dans l’élan du devenir, ont le charme de la terre promise. Mais celle-ci une fois atteinte, la tension du désir une fois retombée, le naturel revient, galopant, et c’est notre insondable propension à la bêtise et à la vanité qui reprend le dessus, comme chez ces Bourgeois de Brel qui se croient arrivés.

Et nous ne sommes jamais plus bêtes, plus insignifiants, plus infantiles que dans ces moments-là, où nous nous croyons vainqueurs, arrivés au bout du chemin, et où l’énergie, la grâce, l’élégance que nous avions mises dans l’effort se mue en une satisfaction poisseuse et pestilentielle.

Ah ! Savoir dominer son succès : voilà un vrai défi.

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4 Comments

  1. 24 février 2022
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    En réalité, cet homme venait d’être papa pour la première fois. La sage-femme lui ayant intimé l’ordre d’aller se calmer un peu à l’extérieur de la maternité, il était donc descendu à la librairie toute proche. Il sentait son coeur exultait et tentait difficilement de cacher cette immense joie derrière une attitude un peu fanfaronne, faisant semblant de s’intéresser aux livres alors qu’il n’avait qu’une envie : crier à tout le monde qu’il venait d’être papa.
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

    • 24 février 2022
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      Si seulement, Célestine, ça avait été cela, quelle serait ma joie ! Mais je crains que non.

  2. 25 février 2022
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    L’erreur est de croire que quelque chose d’externe à nous va nous rendre heureux (ou malheureux). Le bonheur et le malheur sont intérieurs! Plus facile à dire qu’à vivre.

    • 25 février 2022
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      Peut-être as-tu raison, Annick, mais je ne distingue pas le lien avec le papier.

      Ou penses-tu que la satisfaction que nous pourrions tirer de nous nous-mêmes (de notre lumière intérieure ?) ne subirait pas la malédiction de la flétrissure ?

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