Un monde fractal

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Comment ne pas être frappé, d’abord, puis fasciné par la contradiction nichée au cœur de chaque chose, en ce monde ; à moins que ce ne soit seulement au cœur de notre esprit et que ce ne soit celui-ci qui projette sur le reste sa structure intrinsèquement contradictoire, fractale ? La musique tourmentée de Clara Schumann rend bien cet abime, cet abyme aussi, de terreurs et de joies entremêlées, de haut et de bas imbriqués.

Au coeur et au bout de chaque chose, son contraire, que la chose première a protégé et nourri en son sein et qui désormais se nourrit d’elle, finissant par la tuer : fascination de la guerre, de la violence, de la force, au fond de notre amour de paix, nostalgie de la solitude quand la foule nous entoure, doute enfoui au coeur de la certitude, lassitude de tout ce qui dure.

On est allé au bout, à la pointe extrême de l’idée, et voici que celle-ci, soudain, se décompose, se retourne comme un gant : la nuit fait place au jour, le blanc au noir, et ce qui paraissait infiniment résistant s’effondre de l’intérieur : tout bascule.

Tout bascule de sa propre force, de son propre poids, de son propre élan, sans qu’il soit besoin d’une main étrangère, d’un complot, d’une trahison : on a péniblement grimpé le flanc de la montagne et il suffit d’une pichenette pour que, dépassant le sommet, on plonge dans le précipice.

Dans la flétrissure de la fleur le fruit, la jeune pousse dans le grain qui meurt, l’orgueil de l’humilité, l’angoisse de la liberté : il y a, au tréfonds des choses qui nous touchent, une vibration permanente, un chat de Schrödinger qui nous fait des clins d’œil, caché tantôt ici et caché tantôt là.

Et puis il y a le Tsimtsoum, cette idée qu’au début de tout, le monde ne peut advenir que par le choix de Dieu de se faire plus petit pour laisser place à la création et à l’altérité, et que c’est dans ce renoncement même à la toute puissance qu’il se montre vraiment tout puissant.

Il y a cette tension continuelle, vivifiante, salvatrice, entre la terre et le ciel, la vie et la mort, le corps et l’esprit, cette tension qui nous anime et nous fait avancer, tenant les deux bouts de la contradiction, de l’entropie, de la dialectique, et cheminant sur les étranges lignes de crête que dessine, au dessus du chaos, l’ensemble de Mandelbrot.

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3 Comments

  1. 13 mars 2022
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    Voilà, cher Aldor, un billet qui me parle, moi qui suis sensible à la complexité des choses, à leur évolution, à leur origine, me posant mille questions. Cela fait du bien de lire cela chez toi.
    Je pense depuis toujours que chaque chose humaine ou naturelle est comme une ligne qui dessine une montagne. C’est le V renversé de la Victoire devenue défaite, naufrage, fin. Avec toujours une phase montante, enthousiaste, vigoureuse, un apogée brillant et radieux, et un déclin qui enfonce vers le vide et le néant de retour. Il en est ainsi de l’existence, des palais, des étoiles, des plantes, de la courbe de croissance, et des civilisations flamboyantes qui gisent l’une après l’autre sous la maigre terre d’un désert battu d’herbe rase. Ce n’est qu’une question de temps. Mais tout arrive toujours au bout. A quoi bon lutter contre cette loi universelle ?
    Il en est ainsi du désir qui nous pousse à entreprendre, de la hâte à confectionner, du plaisir à construire, qui s’effondrent comme des soufflés quand le désir est satisfait, le gâteau mangé, le chalet construit.Alors on repart dans une nouvelle ascension, un nouveau projet….
    (à suivre)

  2. 13 mars 2022
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    Il en est ainsi de l’amour qui faisait trembler nos doigts aux premiers effleurements, vibrer les corps au moment suprême dans un éblouissement qui semblait n’avoir jamais de fin, et qui se délite pourtant dans le marais de l’habitudes, de la lassitude, des compromis et de l’indifférence résignée.
    Chaque chose humaine ou naturelle suit fatalement cette courbe parabolique inversée.
    On débute, on monte, on s’élève et à un moment, on ne sait pourquoi, ou l’on ne veut pas le savoir, la courbe s’inverse. Au moment le plus magnifique. Et c’est là, à cet instant précis, que la descente s’amorce, inexorable, alors que l’on n’en a pas encore conscience. Car dès lors que l’on s’en aperçoit, il est de toutes façons trop tard, tous nos efforts seront vains et dérisoires, on est catapulté vers la chute, le point final, et rien ne peut enrayer cette course effrénée vers l’anéantissement…
    Voilà pourquoi j’aime contempler la consolation de l’horizon marin. Pour son illusion de plat et d’infini.
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

    • 14 mars 2022
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      Oh là là, Célestine ! Quel pessimisme !

      Je partage (évidemment, hélas !) cette triste expérience mais ne puis me défaire de l’idée que c’est un problème de manque de soin, de manque d’attention, de manque d’amour ; que l’usure des choses est inéluctable mais qu’on peut lutter.

      Mais effectivement, lutter est reconnaître que la grâce est évanouie.

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