Le dithyrambe de la gratitude

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Quelqu’un ayant participé hier à une réunion sur la sécurité au travail poste ce matin sur le réseau un commentaire dans lequel il exprime “l’immense plaisir” qu’il éprouva à être de ce séminaire.

On en voit de plus en plus, des posts comme ça, dans lesquels un événement qui a dû être relativement banal est peint sous des couleurs extraordinaires, comme s’il s’était agi de la découverte d’un nouveau monde. Et non seulement l’événement est décrit avec des accents orgasmiques mais les remerciements adressés prennent la forme du dithyrambe, comme si, d’avoir assisté à cette réunion, on était encore tout retourné : une Thérèse dans son extase.

J’ai parfois ce sentiment avec les remerciements adressés par l’amie L. On a participé à la même réunion, reçu les mêmes documents, puis, au moment de clore ou de remercier, je commets l’erreur de lui laisser la parole. Et c’est la catastrophe : car son propos est tellement admiratif, gratifiant, rempli de mots astronomiques et de superlatifs que le petit compliment ordinaire que j’avais préparé se retrouve comme en cale sèche : comment puis-je être aussi insensible et aveugle pour ne pas avoir perçu, moi aussi, toutes les merveilles dont elle parle ? Comment puis-je être froid et blasé au point de ne pas vibrer à ce qui l’a apparemment émue jusqu’aux larmes ? Quel butor, quel ingrat je fais à me contenter d’un “Merci” là où L. explique que ce qu’elle vient d’entendre a fait d’elle une autre femme ?

Un ingrat, un blasé, un indigne des cadeaux du ciel, voilà ce qu’on devient dans cette inflation dithyrambique qui nous entoure, dans laquelle le moindre geste, le moindre brin d’herbe, devient prétexte impératif à étalage dégoulinant de remerciements, reconnaissance, actions de grâce, comme si nous tentions de compenser nos velléités de sobriété matérielle par un débordement déréglé de mots et de prétendue gratitude.

Il y a certainement, chez ceux qui font le choix délibéré de cette attitude, le désir louable d’adopter une posture positive face aux choses. Mais je me demande si, à force de se laisser aller à cet excès complimentoire, à ce déversement continuel de gratitude, on ne finit pas par ressentir les effets délétères de cette inflation du vocabulaire, et par toucher ces sphères où les mots ont été tellement usés en vain, tellement dévalorisés par leur abus, qu’ils ne signifient plus rien. Et on est alors privé de mots, seraient-ils les plus simples, pour dire ce qu’on ressent, notamment les plus belles.

Il ne reste plus que le silence.

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Un commentaire

  1. 31 mai 2022
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    J’ai plutôt, quant à moi, l’impression d’une inflation, d’une surenchère dans le négatif, le sombre, le crucial, le dur, le dramatique…Peut-être qu’alors, s’extasier sur un brin d’herbe permet de résister à ce flot de pessimisme de ceux qui se disent “réalistes”… mais ceci n’engage que moi.
    Bisous cher Aldor
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

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