
Les grands modèles de language et autres intelligences artificielles savent répondre, de façon précise et le plus souvent juste, aux questions les plus diverses et les plus pointues qui soient. L’étendue de leurs connaissances et la masse des textes qu’elles ont brassés au cours de leur entraînement font qu’elles décèlent et reconnaissent, dans les mots et les tournures que nous employons, des structures textuelles et sémantiques invisibles, structures qui leur permettent souvent de comprendre mieux que nous-mêmes, mieux que nous n’en avions conscience, l’objet et le sens de notre demande. Elles peuvent donc donner des réponses dont la pertinence nous ahurit.
Mais les grands modèles de langage ne savent que donner des réponses aux questions qui leur sont explicitement ou implicitement posées. Elles ne savent pas, comme savent si bien le faire une salle de bibliothèque ou une librairie, susciter le papillonage de l’esprit, la curiosité et la découverte, le plaisir de l’errance et de la promenade parmi les idées et les imaginaires d’autrui. Les LLM répondent, avec une acuité inégalée, aux questions que nous avons en nous et que nous leur posons, fermant la voie aux chemins de traverse et aux divagations ; tandis que les bibliothèques, posant d’autres questions que celles que nous avions, ou les posant différemment, ouvrent la porte à d’autres chemins et invitent à les suivre, plongeant ainsi dans l’inconnu.
On ne trouve jamais exactement ce que l’on cherche dans une bibliothèque ou une librairie parce que les livres existants, parmi lesquels on circule et qu’on lit ou feuillette, ont été écrits par d’autres personnes, qui avaient d’autres intérêts, d’autres savoirs et d’autres objectifs que nous : les livres sont les réponses à d’autres interrogations que les nôtres, interrogations que, cheminant, tatonnant parfois parmi les les rayonnages, nous découvrons et apprenons à apprécier. Dans ce vagabondage, nos questionnements, initialement restreints, s’agitent, débordent d’eux-mêmes et se mettent à bouillonner, comme dans une réaction en chaîne de la pensée, débouchant sur mille questionnements, mille curiosités nouvelles.
Je suis le plus souvent stupéfait, stupéfait et admiratif, des réponses que donnent les LLM aux questions que je leur pose. Mais à ce dialogue complice, à cet échange précis, architecturé, délicieusement rodé mais fermé sur lui-même, je préfère la réponse bordélique, à côté de la plaque et le plus souvent incomplète de la bibliothèque, cette réponse insuffisante mais qui ouvre et libère.
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