Un mal pour un bien

Written by Aldor

Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce, note – et elle n’est sans doute pas la première – que le mal ne souille pas seulement ceux qui le font mais aussi ceux qui en sont les victimes. Telle est la raison pour laquelle les révolutions, souvent, tournent mal : on pourrait croire que ceux qui ont été victimes de la violence des maîtres, une fois parvenus au pouvoir, l’exercent avec bonté et mansuétude mais, trop souvent, touchés par le mal qu’ils ont subi, ils le propagent à nouveau.

C’est une expérience qu’on fait quotidiennement : lorsqu’on nous a fait du mal, lorsqu’on nous a fait violence, lorsqu’on nous a mis en colère, notre premier réflexe est souvent de vouloir passer cette violence et cette colère sur d’autres, qui ne sont pourtant responsables de rien, ce qui a pour seul effet de diffuser, comme une maladie, le mal qui nous a été fait. Et c’est ainsi qu’il s’étend, comme une épidémie.

La seule manière, dit Simone Weil, d’éviter cette propagation, est de volontairement prendre sur soi le mal qui nous été fait, de renoncer à le répandre et de le transformer en souffrance.

Je ne sais pas très bien ce qu’elle veut dire par là. L’analogie qui vient à l’esprit est cette décision qu’on prend parfois, lorsqu’une querelle devient stérile, de volontairement se retirer, en acceptant de prendre éventuellement l’apparence du vaincu, pour calmer le jeu et éviter que les choses ne s’enveniment et ne s’enveniment encore : on sacrifie alors notre désir de répondre, de rétorquer, de rendre à l’autre sa pareille parce que ce renoncement, qui nous coûte dans l’immédiat, est la seule façon de sauver quelque chose de plus important, parce qu’il est la seule manière de faire barrage à cette montée de la colère, de la violence et du mal. Et nous sacrifions ainsi quelque chose de secondaire, mais qui nous touche directement, à quelque chose de plus important – mais dont nous ne sommes souvent pas les bénéficiaires.

Le récit du jugement de Salomon, avant que Salomon n’intervienne, est une autre illustration de cette transformation de mal en bien : la vraie mère de l’enfant va, pour que son fils vive, accepter de le perdre. Elle le perd et perd donc, mais cette perte a pour contrepartie la vie de l’enfant, qui est plus importante. L’intervention de Salomon fait qu’en définitive, elle sera récompensée, immédiatement, de son sacrifice, mais il faut pour cela l’intervention de Salomon, qui n’est pas chose courante ! Car, dans les temps et les circonstances ordinaires, Salomon n’est pas là : ce que nous sacrifions pour un bien plus grand, nous le perdons, et le bien qui en résulte, nous n’en sommes pas les bénéficiaires.

Nous n’en sommes pas les bénéficiaires et c’est très bien ainsi : si la mère qui se présente devant Salomon avait su que, par son renoncement elle garderait son enfant, son renoncement n’en aurait pas été un. Or c’est son sacrifice qui marquait son amour. Son sacrifice et non son désir d’être avec son enfant : pour qu’il vive, il fallait être prêt à le perdre ; pour qu’il vive, il fallait être prêt à en faire son deuil, dans un de ces retournements asymétriques qui sont le sel de la vie : sans Salomon, la mère aurait perdu son enfant ; il aurait survécu mais elle l’aurait perdu. Car c’est ainsi qu’est fait le monde : le bien n’est pas dans la même dimension que le mal et quand nous échangeons un mal pour un bien, il est souvent ailleurs. Et c’est ainsi.

Comments: 4

  1. Refuser de répandre le mal demande une énergie considérable, une maitrise de soi pour faire ce que l’on pense être bien. Cela peut générer une frustration pas toujours facile à gérer, d’où la souffrance évoquée par Simone Weil. C’est en tout de ça comme cela que je le conçois de mon côté.
    Il faut accepter qu’en pareille occasion nous sommes les seuls témoins de notre action (ou non action).

    • Aldor says:

      Tu as raison sur les deux points, Cléa. Et le deuxième vient renforcer le premier…

  2. « La seule manière, dit Simone Weil, d’éviter cette propagation, est de volontairement prendre sur soi le mal qui nous a été fait, de renoncer à le répandre et de le transformer en souffrance. »
    voilà une phrase qui résonne avec les mots d’un petit livre lu récemment et qui s’intitule ‘la paix ça s’apprend’ de thomas d’ansembourg et david van reybrouck………..

    • Aldor says:

      Ah ? Merci, Maly. Je regarderai.

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