Linkedin et le bonheur

Written by Aldor

 

Linkedin est est un réseau social professionnel dans lequel on parle beaucoup de son métier et où chacun se plait à montrer  – c’est un des buts du jeu – à quel point il est fier de son entreprise, passionné par son secteur d’activité mais aussi ouvert à d’autres choses comme la compassion, l’environnement, les œuvres de Pierre Soulages ou, éventuellement, les propos pleins de sagesse de Sénèque ou Lao-Tseu. J’en parle d’autant plus volontiers que j’utilise moi-même ce réseau, de la façon que je viens de décrire, notamment pour signaler les articles qui paraissent sur ce podcast. Dont acte.

Or on trouve régulièrement sur Linkedin des articles dont la substance essentielle est : « Soignez vos salariés, améliorez leurs conditions de travail, et votre entreprise en profitera« . L’idée sous-jacente est que, quand les salariés sont heureux, ils travaillent mieux, avec reconnaissance et enthousiasme et que, portés par les ailes de la reconnaissance et de l’enthousiasme, ils parviendront à accroître prodigieusement la productivité et la compétitivité, amenant rapidement l’entreprise innovante en tête du hit-parade mondial de son activité.

A chaque fois, je suis gêné de la teneur de ces articles.

La première cause de cette gêne est que je ne suis pas convaincu, au fond, de la vérité de ce qui y est dit : améliorer le bien-être de ses salariés en construisant des salles de sport ou en augmentant leur salaire, cela a d’abord un coût. Peut-être y a-t-il, au bout du compte, une amélioration du travail, mais ça n’a pas l’évidence qu’on paraît nous dire. D’ailleurs, si c’était tellement évident, il n’y aurait nul besoin d’inciter les entreprises à agir ainsi ; c’est tout naturellement, guidées par la main invisible, qu’elles se lanceraient dans cette spirale vertueuse.

Mon deuxième souci est plus profond : il y a, dans cette façon de présenter les choses, une sorte de mauvaise foi, de refilage de fausse monnaie, qui me heurte. On étale sur le mur une grande affiche qui met en avant une démarche morale inspirée par de grands sentiments, et puis clandestinement, sous le manteau, en douce, on pointe la lampe de poche sur ce qu’on sait être l’argument-clé, mais beaucoup moins présentable :  l’intérêt de l’entreprise. Et cette façon de mettre en avant le noble pour faire passer le mesquin est irritante.

La troisième raison est tirée d’un raisonnement par analogie : je me dis que si, pendant la Guerre de Sécession, les Nordistes avaient appuyé leur combat moral et absolu contre l’esclavage d’un argument utilitariste, peut-être vrai au demeurant, du genre de : « Et en plus, abolir l’esclavage vous permettra de faire de meilleures affaires« , la Guerre de Sécession n’aurait probablement pas été gagnée.

En effet, quand on a une raison forte pour mener un combat, c’est s’affaiblir que de présenter des raisons secondaires.

En l’occurrence, on améliore comme on le peut la vie des salariés parce que c’est bien, parce que la cause est juste en soi. Tenter de justifier cette cause d’une autre façon, c’est en nier la justesse.

Comments: 7

  1. Touchée à plus d’un titre par la véracité de tes propos…

  2. charef says:

    J’adhère totalement à la pertinence de tes propos. Merci Aldor.

  3. Je ne suis sur LinkedIn que d’une manière passive, c’est important pour ma visibilité professionnelle, mais je n’ai pas le temps d’y « surfer » (même si je ne doute pas qu’on y trouve des choses intéressantes).
    Je reconnais tout à fait la mauvaise foi que tu évoques, que j’imagine d’autant plus élevée que l’entreprise est grande -qu’est-ce que le bien être d’un humain quand on a des centaines d’employés ?

  4. Une question: pourquoi “l’intérêt de l’entreprise” est-il perçu aussi négativement? Moi qui n’aurais jamais été capable d’en créer une, je suis bien contente qu’il en existe pour faire travailler mes enfants. Et si elles coulent, eux aussi…

    • Aldor says:

      Bonjour, Joëlle,

      L’intérêt de l’entreprise, c’est effectivement très important ; tu as raison de souligner.

      En l’occurrence, je ne suis pas du tout gêné que l’entreprise cherche son intérêt ; c’est parfaitement légitime. Je ne suis pas gêné quand l’entreprise dit chercher son intérêt ; c’est également très bien.

      Je suis gêné quand on défend, par l’intérêt de l’entreprise, le fait d’agir bien envers ses salariés. Parce que, à mes yeux, c’est de façon absolue qu’il faut agir bien envers ses salariés. Et même si ça n’était pas conforme à l’intérêt de l’entreprise, il faudrait agir bien. C’est un objectif en soi. La légitimité de l’interdiction de l’esclavage n’est pas de nature économique. Il est d’ordre moral ; il en est de même du bien-être des salariés.

      C’est le mélange des genres qui m’ennuie.

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