Pardon : le fardeau de la liberté


 

Le Chat du pasteur, ce joli blog que rédige une jeune pasteure, évoquait l’autre jour la question du  pardon. Et l’auteure observait que le pardon – le vrai pardon : celui qui concerne les choses impardonnables – était certainement dur et difficile, voire impossible, aux victimes, à ceux qui pardonnent ; mais qu’il était également dur, et souvent repoussé, par les bourreaux et les méchants, ceux à qui il est pardonné.

Cette réflexion est très juste et je me demandais pourquoi les choses étaient ainsi. Et je pense en définitive que le pardon est parfois fui parce qu’avec le pardon arrive la liberté et que cette libération est aussi un fardeau.

Quand Jean Valjean, arrivant chez Monseigneur Myriel, répond à ses bontés par le vol, il joue son rôle : ancien bagnard, il fait le mal et vole. C’est son rôle d’ancien bagnard que d’agir ainsi ; il répond parfaitement à ce que la société attend de lui, à cet habit que les hommes ont jeté sur ses épaules, à cette identité sociale contre laquelle il peste mais dans laquelle il est au bout du compte bien confortable de se lover. Pas la peine de réfléchir, pas la peine de décider ; on fait ce qu’on attend de nous.

Avec le pardon, la mise en scène qui faisait sue tout était sous contrôle et que rien n’était à décider, éclate. Non seulement Jean Valjean, libéré du poids de sa faute et du risque de devoir retourner au bagne, prend le poids de sa culpabilité ; mais il est surtout libéré de la chaîne invisible, du boulet invisible qu’il traînait depuis le bagne. Le pardon lui permet – le force – à ne plus se voir comme un ancien bagnard, à ne plus se contenter de ces vêtements dont la société habillait son corps, et lui donne l’opportunité de sortir de ce rôle là pour mener sa vie comme il l’entend. Et c’est alors, par la vertu du pardon, qu’il peut décider de devenir Monsieur Madeleine.

Mais cette liberté est un fardeau ! On a beau pester contre cette identité sociale qu’on traîne avec nous, l’avoir est tellement confortable ! Tellement paresseusement confortable ! Cette identité nous dicte notre conduite sans que nous ayons besoin d’y réfléchir : méchant, nous agissons méchamment ; gentil, nous agissons gentiment ; infidèle, nous agissons infidèlement ; naïf, nous agissons naïvement ; vicieuse, nous agissons vicieusement, et tout à l’avenant. Nous nous plaignons de ces rôles mais il est tellement reposant de les tenir ! 

Le pardon fait éclater ces cadres. Avoir été pardonné nous rend libre de ces identités sociales et nous oblige à prendre en main notre liberté, à agir comme si nous venions de venir au monde, sans ne plus être guidés par un destin qu’il était si pratique de suivre. Et cette libération est aussi un fardeau.

C’est pourquoi les religions dans lesquelles les fautes peuvent être pardonnées présentent le paradoxe de paraître faciles et d’être en fait très exigeantes. Parce que à qui est pardonné s’impose la liberté.

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