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Rire dans le malheur du monde


 

J’étais un soir dernier quai d’Orsay, embouteillé comme c’est souvent le cas à la fin des journées., quand la sirène d’une ambulance des pompiers s’est fait entendre. Tous les véhicules : voitures, motos, vélos, se sont alors rangés, du mieux qu’ils le pouvaient, pour laisser une voie de passage à cette ambulance qui allait probablement sauver une vie.

Longtemps je n’ai pas compris cette énergie que nous mettions à sauver la vie d’un individu quand ils étaient si nombreux à mourir chaque jour dans le flou statistique. Et si la compréhension est venue avec le temps et l’amour, la surprise demeure, et un certain émerveillement : tant de peines dépensées pour sauver une personne quand elles sont tant, dans le même moment, à s’éteindre de malnutrition, de maladie ou sous les balles et les bombes. Tant d’attention et simultanément d’indifférence.

Il y a quelques jours aussi, je traversais Paris, dans l’épanouissement de cette sorte d’été indien qui remplissait les rues et les visages de lumière et de bonne humeur. J’étais allé au centre Georges Pompidou voir la belle exposition des photos de Sabine Weiss. Reprenant ma route vers la maison, j’avais croisé, au presque carrefour de la rue Saint-Martin et de la rue de Rivoli, une vieille femme, entourée de son barda qui remplissait de grands sacs et allongée à même le sol, les yeux fermés, auprès d’un banc. Autour d’elle, les promeneurs – et moi le premier – passions. On entendait des rires, des conversations, des cris d’enfants jouant : la vie et le bonheur qui se déployaient dans leur grâce tandis que cette vieille femme étalait sa misère sur le trottoir. Puis j’ai croisé d’autres mendiants puis une autre homme allongé, jeune cette fois-ci, jeune allongé de tout son long près du square Painlevé, entre la Sorbonne et l’Hôtel de Cluny. Et toujours, autour, et moi-même le premier, ces rires et ces sourires, ces mots d’amour et ces chansons fredonnées, le savoir et l’oubli.

 

A l’abeille, au moustique même que nous découvrons enfermé chez nous et qui cherche à partir, nous offrons notre assistance ; au pigeon dont l’aile est cassée, nous apportons de l’aide. Et simultanément, nous mettons la planète en l’air comme nous chantons et rions dans le malheur du monde, passant en les voyant (et non pas sans les voir) devant les miséreux.

Nous faisons ceci et cela. Simultanément et sans autre gêne. En sachant ce qu’il en est. Et c’est tout simplement étrange.

Je demeure étonné devant notre capacité à cloisonner notre esprit et à vivre et à agir dans ce monde si hétéroclite, si rempli de contradictions. Étonné et ravi. Car il ne sert à rien de pleurer au prétexte des malheurs du monde. Il faut rire. Rire et aimer et faire ce que nous pouvons sans céder au découragement et à l’immensité de la tâche.

 


 

En introduction et conclusion musicales, Breathing, de Kate Bush, tiré de son album “The Whole Story”.  Le sentiment de panique qui imprègne cette chanson convient bien à mon propos.

 

 

9 réflexions au sujet de « Rire dans le malheur du monde »

  1. Faut pas croire, quand on se pousse pour laisser passer une ambulance c’est pas parce qu’on est imprégné de la beauté de sa mission de sauvetage de vie, c’est plutôt un simple réflexe conditionné et pour arrêter d’entendre son désagréable «pin pon pin pon» juste derrière nous.
    Je suis assez cynique, mais le sauvetage de vie c’est quelque chose qui n’intéresse que quelques personnes, les secouristes, les pompiers, les médecins et infirmiers volontaires dans les ONG, …
    La majorité de monsieur et madame tout le monde n’en a rien à foutre, trouve ça très bien à la télé mais n’irait pas risquer son petit confort pour sauver une vie.
    Au PSC1 (formation de secourisme) on apprend que si on n’a pas envie de faire le bouche à bouche à un SDF parce que ça nous dégoûte on peut s’abstenir. Jamais entendu un formateur de secourisme dire que si on n’a pas envie de faire le bouche à bouche à quelqu’un qui pue le fric parce que ça nous dégoûte on peut s’abstenir. Il y a un double discours sur qui il faut sauver et qui osef. Bien sûr qu’officiellement il faut sauver tout le monde. Mais enfin un SDF noir handicapé travelo quand même faut pas déconner, personne t’en voudras… Société de merde.

    1. Bonjour, juiveftransatypique, je ne suis pas d’accord avec votre première réflexion. Mais peut-être cela dépend-il des gens.

      Quand je laisse passer une ambulance, ça n’est pas parce que sa sirène me dérange, c’est parce que je souhaite qu’elle puisse vite arriver à destination – et je ne pense pas être le seul dans ce cas.

      Du bouche à bouche pour sauver quelqu’un, je n’en ai jamais fait. J’imagine qu’il faut une certaine abnégation pour le faire. Peut-être le pourrais-je ; peut-être ne le pourrais-je pas. Je comprends qu’on puisse, dans certains cas, ressentir du dégoût à le faire. Mais ce dégoût n’a – je pense – aucun rapport avec le statut social de la personne à qui il s’agit de le faire, au moins pour moi (je ne peux pas parler pour les autres). J’imagine qu’il est plutôt lié à des questions de propreté, qu’il faut sans doute arriver à dépasser – mais je conçois bien que ce soit difficile. Je pense que, même si son expression était maladroite, c’est ce que voulait dire l’instructeur – mais je n’y étais pas.

      Je ne crois pas qu’on puisse dire que “officiellement il faut sauver tout le monde”. Même si le délit de non-assistance à personne en danger existe, on sait bien que chaque sauvetage est un acte volontaire, un acte de courage. Et qu’on soit SDF ou non, noir ou non, handicapé ou non, travelo ou non ne change rien à l’affaire. Alors ensuite, on sera probablement plus fêté par les uns et les autres si on sauvé une jeune mère de famille qu’un vieillard sur le point de mourir. Mais comme on a rarement à choisir entre l’un et l’autre, ça n’a pas grande importance…

      Société de merde ? Elle n’est pas parfaite, c’est sûre.

      Merci de votre passage.

      1. Intéressant. Mais je pense que vous surestimez la capacité des gens de ne pas faire de différences.
        On a tous plus ou moins de facilité à avoir envie de sauver telle ou telle personne si elle était en danger, mais globalement ce «capital sympathie» on va dire, est très inégalement réparti, et il faut un minimum de sympathie à priori pour la personne pour arriver à prendre sur soi pour surmonter par exemple le dégoût de faire le bouche à bouche ou la honte d’avoir à «s’afficher» en faisant le premier pas pour aider une personne dans une foule où personne ne bouge.
        Je ne sais pas si ce que je dis est très clair.
        Néanmoins j’ai déjà plusieurs fois entendu des gens qui n’avaient rien contre moi personnellement (et souvent même des gens censés m’aider ou me défendre) me dire en face qu’ils ne sauveraient pas des gens comme moi faisant un malaise, du fait de mes handicaps, parce que quand même c’est trop compliqué. On me l’a dit en face, et pas qu’une fois. Je sais de quoi je parle.

        1. Oh si ! Ce que vous dites est extrêmement clair. Et je suis entièrement d’accord. On n’a pas spontanément la même sympathie, la même attirance pour tout le monde. Et on peut, même quand il s’agit de sauver, éprouver de la répugnance. J’en suis bien certain. On doit arriver à prendre sur soi mais c’est sûrement un vrai effort.

          Mais personne n’a dit que ça n’était pas un effort ou que le monde était rose…

  2. En vous lisant (et j’aime bien vous lire) je me fais la réflexion suivante : c’est peut-être justement notre capacité à cloisonner notre esprit qui nous permet d’avancer et d’offrir le plus souvent possible rire, sourire et bienveillance autour de nous.
    Bonne soirée 😊

    1. Bonjour Dom,

      C’est bien mon avis ! C’est parce qu’on ne porte pas à tout instant la détresse du monde sur nos épaules qu’on peut être joyeux et agir avec bienveillance. Le désespoir, sinon, nous inhiberait…

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