Sorcière


Je participais vendredi soir à une réunion à laquelle assistait également une femme qui m’a fait une très étrange (et plutôt désagréable) impression. Elle me rappelait ces Bene Gesserit que présente Franck Herbert dans son roman Dune, cette secte de femmes auxquelles des générations de sélection et d’éducation ont appris la maîtrise de ressources corporelles que les femmes et les hommes ordinaires ne parviennent pas à contrôler. Aussi ceux qui ne les aiment pas les surnomment-ils sorcières.

La femme de ma réunion, quand je parlais, n’écoutait pas les mots qui sortaient de ma bouche ; elle observait mon attitude, les inflexions de ma voix, ma façon d’être ; ça n’était pas à mes propos qu’elle portait attention mais à mon corps et à son langage.

Étrange expérience et au combien perturbante ! : être sondé, mis à nu, jugé et catalogué par une personne qui ne se préoccupait pas de ce que je disais, qui n’écoutait pas mes paroles, qui se fichait complètement de mes pensées mais qui accordait toute son attention et guettait seulement ce que mon corps et ma voix exprimaient ; cette partie de moi qui parle en deçà de ma conscience.

Je crois que c’était cela, les sorcières : des femmes (ou des hommes pour les sorciers) qui avaient dû développer leur sensibilité et leur attention avec une particulière acuité qui leur permettait de déceler, chez leurs interlocuteurs, d’une façon qui paraissait magique, des signaux faibles et fondamentaux qui en disent plus que tous les mots sur la personne qui parle.

C’était extrêmement désagréable.

Mais je me disais, y repensant ce week-end, que le sentiment que j’avais éprouvé d’être considéré pour autre chose que mes mots, n’était peut-être pas si différent de celui que moi-même je devais donner quand, écoutant un femme me parler, je prête plus d’attention au charme qui se dégage de son visage et de sa voix qu’aux mots qui sortent de sa bouche.

Cette façon d’être réduit à son corps et de voir sa pensée, sa raison, ses belles idées, considérées pour rien est terriblement frustrante.


En introduction et conclusion musicales, Goodbyes, de Jorja Smith, tiré de son album “Lost and found”. Parce que, pour illustrer mon propos, la voix est, chez une femme, une chose à laquelle j’accorde une très grande attention, une attention parfois supérieure aux mots que cette voix prononce.

22 réflexions au sujet de « Sorcière »

    1. Je dois avouer, Frog – ce qui n’est pas à mon honneur – que j’étais surtout vexé de ne pas être pris en considération comme je l’aurais voulu. Il m’a semblé qu’elle a vite jaugé que je n’étais pas un puissant – ce qui est évidemment la stricte vérité – et c’est ce qui m’a fâché.

      Tout cela est assez peu ragoutant, en fait.

      1. Je te trouve admirable de voir les choses de plus haut. Mais je maintiens : puissant ou pas, elle devait écouter tes mots. On ne peut pas décider a priori que qqn ne mérite pas d’être entendu. On ne le peut pas sans fâcheuses conséquences, à long terme peut-être.

  1. Dans ces situations de lecture d’un langage corporel/et ou vocal ce n’est peut-être pas forcément un manque d’attention à ce que l’autre dit, comme tu le suggères aussi. Mais peut-être tout autant, comme tu le dis aussi à la fin de ce billet – que cette lecture sensorielle et auditive nous permet d’accorder “une très grande attention… parfois supérieure aux mots (…) que ce corps et cette voix prononcent 🙂 A mon sens, ce qui perturbe les autres quand nous utilisons notre capacité (plus ou moins aîgüe chez les uns et les autres, je te l’accorde), et nous perturbe à notre tour quand nous en sommes l’objet est la dimension de contrôle que cela met en jeu, à notre insu, et surtout à notre corps défendant. Tu le soulignes très justement, “être mis à nu… (…) voir dévoilée “cette partie qui parle en deçà de ma conscience” nous rend susceptibles de voir démasquées des choses qui nous appartiennent ou que nous n’avons pas envie de voir révélées… et qui en faisant tomber la défense/masque du langage, nous rendent vulnérables. Ton exemple du regard qui se concentre plus sur le corps de l’autre plus que sur l’examen de ce qu’il essaie de nous dire est particulièrement parlant à cet égard. Etre réduit à un corps de chair fait à mon sens ressurgir la peur archaïque du prédateur, c’est à dire d’être consommé comme une proie, un objet. Qui est latente chez l’homme, comme chez la femme… 🙂

    1. Oui, Esther.

      Il y a du désagrément a être jugé sur quelque chose qu’on ne met pas en avant – j’y reviendrai tout de suite après.

      En l’occurrence, et comme je l’écrivais à l’instant à Frog, je crois que j’étais surtout vexé comme un pou parce qu’elle m’avait vite jaugé : sa perception était très efficace !

      Quant au fond, c’est une excellente leçon. J’étais considéré peut-être pas comme une proie mais comme quelque chose n’en valant pas la peine. Comme ça m’arrive souvent dans les ascenseurs, où des femmes se tiennent très dignes tandis que d’autres sont là puis se tournent, quand il n’y a plus que nous deux dans la cabine, vers le miroir, pour se remettre du rouge à lèvres, comme si elles étaient seules. J’ai toujours trouvé ça extraordinaire et terriblement dévalorisant !

      Considéré pour rien. D’une certaine façon, c’est mieux que d’être considéré comme une proie qui ne vaut que pour être détruite. D’un autre côté, c’est pire (mais pour l’ego, donc ça n’est pas très grave).

      1. Ce qui m’étonne est que tu la crédites d’une perception “juste” ou “très efficace” de ce que tu nous dis ici être : à savoir “quelque chose n’en valant pas la peine”, ou “considéré pour rien”. Mais enfin, ce n’est que ce qu’elle PENSE (peut-être) de toi ; ce n’est donc en aucun cas ce que tu ES ! Nous ne sommes jamais pour autrui que la somme de leurs perceptions, donc toutes subjectives et cela ne leur donne jamais un caractère de vérité absolue… Sans compter que le mépris des autres ne peut pour moi en aucun cas avoir le caractère d'”excellente leçon”. Son comportement t’a blessé et dévalorisé – on te comprend- et rien ne l’excuse. Point.

        Enfin, pour qui te lis ici, rien dans la perception de cette femme ne “colle” avec ce que tu partages dans tes écrits. Et certainement pas avec la vision que j’ai de toi, de la richesse de ton intériorité.

        Je te le dis tout net, je rencontrerais cette femme dans la rue, je lui collerais une claque de t’avoir fait écrire des choses pareilles 🙂

        1. Oh, Esther, tout ce que tu dis est très gentil mais ne te méprend pas : je ne me déconsiderais pas ; je disais seulement qu’elle avait raison de ne pas me voir comme un puissant – terme un peu polysémique derrière lequel je mêle pouvoir et volonté de puissance.

  2. Cela peut-être aussi pensé comme un outil qui permet de construire une perception “additive”, Frog, et peut-être l’intention de cette personne n’était pas de juger Aldor, mais de lire au-delà de ce qui était donné à voir… Cette perception extra-langagière est un outil qui ne se révèle problématique que si l’intention avec laquelle on l’utilise a pour but de faire de nous un objet, oui. Mais, maniée avec bienveillance, elle donne aussi accès à des informations parfois tellement plus fines que celles délivrées par les mots, que l’autre peut alors vivre le sentiment d’être -comme me l’a dit un jour mon frère lors d’une conversation profonde- “entendu en totalité, corps et âme”. Tout reste à mon sens question de contexte, et d’intention. En revanche, que cela ait été désagréable à Aldor est le résultat de la façon dont il a ressenti et interprété les intentions de cette personne. Il est à mon sens suffisamment intuitif et sensible pour avoir décodé si cette technique avait une visée soustractive (lui enlever quelque chose) ou “additive” (affiner la compréhension que cette personne choisissait à avoir de lui) 🙂

    1. Oui, je suis d’accord avec toi Esther, je partais un peu du principe qu’ici l’intention était non pas forcément de nuire à Aldor mais plutôt de nier a priori la valeur de ce qu’il pouvait avoir à dire, en s’en remettant, d’une façon que j’ai imaginée présomptueuse, à une lecture des signes corporels (lesquels ne sont pas si simples à interpréter). J’ai réagi un peu vivement pour avoir connu des gens qui faisaient cela et qui s’imaginaient à tort mieux vous connaître que vous-même. Il est possible de connaître qqn mieux qu’il ne se connaît, du moins selon tel ou tel angle d’observation, mais on devrait aussi prêter attention à ce que qqn dit, même si on décide de ne pas y croire. Ce dont tu parles es diamétralement opposé, et résulte d’un respect de l’autre que je ne peux qu’approuver.

    2. Ta distinction est très juste, Esther. Ce même comportement peut être additif ou soustractif, à visée bienveillante ou malveillante. Ou bien purement informatif : qui est-il, celui-là ; d’où parle-t-il ? Ce qui n’est pas formellement malveillant mais qui – je suis entièrement d’accord avec Frog là-dessus – l’est forcément à haute dose parce que tu court-circuite le langage ce qui est un manque de respect.

      (et je bats ma coulpe pour agir certainement ainsi parfois.)

      1. Je sais pas comment expliquer en version courte. Basiquement il y a deux types de sorcières, celles chassées par l’Inquisition et ceux qui ont repris le flambeau (psychiatrie) parce que c’est des femmes atypiques un peu trop savantes et celles chassées par l’Inquisition et ceux qui ont repris le flambeau (psychiatrie) parce qu’elles pratiquent la haute magie.
        Pour ce qui est de la version longue tu peux trouver plus d’infos sur mon blog en cherchant un peu, je me cache pas d’être un sorcier (du premier type quand j’ai ouvert mon blog, mais maintenant je suis du deuxième type depuis longtemps)

  3. Je pense que si cela vous a mis si mal à l’ aise, c ‘est que vous avez ressenti que cette personne cherchait la faille chez vous pour probablement mieux vous manipuler par la suite. Quand quelqu’ un est bienveillant avec vous dans son écoute, verbale et non verbale, il n’ y a pas de malaise ! Bonne soirée Aldor.

    1. Oui et non, Glomérule. Elle n’était pas franchement malveillante mais pluttôt irrespectueuse. Mais il est vrai qu’aurait-elle agi avec bienveillance, cela n’aurait posé aucun problème.

  4. Oui je suis assez d’accord avec Esther et Glomérule.
    Tout est dans l’intention, et si tu as perçu quelque chose de négatif, c’est que toi aussi tu étais attentif à son langage non-verbal.
    Avoir un sixième sens (ce que j’ai, à n’en pas douter, maintenant je me permets de le dire, parce que je l’ai trop longtemps nié, ne me faisant pas confiance) ne fait pas de nous des sorciers, mais plutôt des gens d’empathie, qui considèrent l’individu qui est en face d’eux dans sa globalité.
    C’est pourquoi les communications téléphoniques ou écrites nient cette partie importante du message : ce qui n’est pas dit, mais seulement exprimé par le corps.
    Bisous cher Aldor
     •.¸¸.•`•.¸¸☆

    1. Je savais bien que tu étais un peu sorcière, Célestine, rousse comme tu l’es ! Mais une gentille sorcière, qui utilise dans le bon sens cette espèce de sens, d’acuité fantastique, de voyance.

      Naît-il d’ailleurs d’un sixième sens ou simplement d’une grande capacité d’attention, comme semblent le dire Esther et Katia ?

  5. Les sorcières sont bien trop discrètes pour se montrer ainsi, tu as eu affaire à une personne irrespectueuse tout simplement. Les personnes qui ont de véritables dons n’ont même pas besoin de regarder, elles sentent instantanément si quelque chose ne va pas ou n’est pas aligné, parfois juste au son de la voix ou instantanément à la vue, sans chercher plus loin.

  6. Nous ne pouvons dissocier le verbal du non-verbal et si les mots peuvent mentir, c’est beaucoup plus difficile pour ce qui est du corps qui s’exprime à notre insu.
    Dans certains troubles de types autistiques entre autres, les personnes perçoivent le langage corporel de manière instinctive, »animale » justement parce que le langage ou méta-langage ne leur est pas accessible. Les acteurs apprennent à utiliser le langage corporel pour mieux « mentir » et jouer leur rôle.
    Dire « je t’aime* en croisant les bras n’est pas crédible 🙂

    Peut-être cette personne dont vous parlez avait-elle des troubles mentaux ou pire, était-elle une manipulatrice volontaire ? 😦 dans ce cas, mieux vaut oublier cet incident et cette personne. Une manipulation volontaire me mettrait plutôt en colère contre cette personne.
    Maintenant, on peut aussi vouloir « manipuler » de manière bienveillante pour aider l’autre à progresser, ce qui peut se voir dans certaines formes de thérapies mais c’est un autre sujet et il y a consentement mutuel.

    S,i votre discours était en adéquation avec votre pensée et les messages corporels, ce dont je ne doute pas, il n’y a pas lieu de s’inquiéter et de douter de soi.

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