Le temps du deuil

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Pascale, la pasteure qui rédige le blog Le chat du pasteur, dont je parle souvent ici, laisse aujourd’hui la parole à une autre pasteure, Isabelle Alves, qui consacre son article pascal au deuil, au temps du deuil, et à la façon dont les solutions si vite apportées à l’incendie de Notre-Dame viennent, d’un certaine façon, bousculer cette temporalité.

Elle écrit ceci, que je trouve très juste :

“Notre monde, aujourd’hui, tente d’éviter le deuil, la perte, jusque dans ses célébrations pascales.

Nous le voyons tout autour de nous, et tout particulièrement en ces jours où l’incendie de Notre Dame de Paris est balayé en quelques heures par les promesses de dons et de délais courts pour sa reconstruction.

Enfin quelque chose à quoi on peut remédier : pas de personnes décédées comme les migrants en Méditerranée ou ailleurs ; pas de gilets jaunes qui refusent de rentrer chez eux et d’arrêter de manifester que rien ne va plus pour eux ; pas de gens à la rue qui meurent de froid l’hiver, de chaud l’été, et d’être ignorés chaque jour de l’année ; pas d’enseignants et d’enseignés qui ne se plient pas à la dernière idée de l’un ou l’autre gouvernement pour « tout arranger » ; pas de malades, ou de personnes âgées en EPHAD qui n’en peuvent plus que celles et ceux qui doivent s’occuper d’elles n’en aient plus le temps, plus l’attention, plus la douceur et l’amour requis pour demeurer humain.e.s…

Voilà, avec Notre Dame, ce sont des pierres, elles ne crieront pas si on ne prend pas le temps du deuil, de la mesure de la perte, du respect du souvenir, si, après le premier choc, on ne prend pas le temps du bilan, mais qu’on se précipite dans la reconstruction (De quoi ? Comment ? Par qui ? Pour quoi ?…).”

Que l’incendie de Notre-Dame ait provoqué un élan d’émotion et de générosité est très bien. Mais c’est la rapidité des dons et des projets de reconstruction qui peut-être provoque la gène. Le temps de la peine et du recueillement a duré une nuit ; dès le lendemain, la dynamique (et les polémiques) de la reconstruction et de son financement était lancée.

Or le temps du deuil n’est pas inutile, ni perdu. Il est l’occasion de revenir sur le passé, de méditer, de rendre du recul, de s’interroger, de se recentrer, avant que de s’engouffrer à nouveau dans le tourbillon de la vie et la bousculade des émotions.

J’ai, lundi, avant que Notre-Dame ne brûle, assisté à un enterrement, celui de Claude, mari de Simone. Le rabbin qui officiait m’étonna en déclarant qu’était écrit, dans le Talmud ou la Kabbale, que quand une personne était, au même moment, invité à une cérémonie de deuil et à un mariage, c’était à la cérémonie de deuil qu’elle devait se rendre, et que cela lui serait compté. Car, même s’il faut préférer l’avenir et la vie à la mort et au passé, il faut aussi enterrer ses morts et laisser le temps au deuil.

Ce que dit la pasteure va plus loin mais tourne toujours autour de l’idée de deuil : reconstruire Notre-Dame est une histoire de pierre et d’argent. Beaucoup de pierre, beaucoup de bois, beaucoup d’argent, mais cela seulement. Aussi coûteux que cela soit, il est beaucoup plus facile de reconstruire Notre-Dame que de reconstruire cette société qui se délite ou ce monde qui va à la dérive. Beaucoup plus facile de reconstruire cette cathédrale de pierre que de reconstruire la cathédrale-monde, la maison commune dont parle l’encyclique Laudato Si.

L’un n’empêche pas l’autre et je crois au contraire que l’un peut amener à l’autre, que l’un doit amener à l’autre car c’est d’un même mouvement qu’il s’agit. Mais cela aurait été d’autant plus naturel et irrépressible, qu’on aurait donné le temps aux choses de se faire, aux réflexions de se mener, au deuil de s’accomplir avant que de se précipiter sur son carnet de chèques et sur le remède le plus immédiat, le plus matériel, le plus évident, le plus facile.

C’est cela aussi, le travail du deuil : s’accorder le temps de l’arrêt.


Et qu’on profite de la longue fermeture de Notre-Dame de Paris pour aller visiter la cathédrale-basilique de Saint-Denis qui, depuis les travaux de restauration achevés en 2015, est une splendeur. Ou la cathédrale de Chartres, tant aimée par Charles Péguy.

Une réflexion au sujet de « Le temps du deuil »

  1. charef – Algérie – D’un port qui se fond dans le paysage, BERKANI Charef accentue volontairement son apparence anodine pour mieux être fidèle à ses convictions. Il sera éternellement au service des autres, créatif d’idées et leader de groupe sans en avoir l’apparence et encore moins la faconde. Ses paroles empreintes d’un léger cheveu sur la langue imposaient un sérieux de bon aloi. De plus, des yeux scrutateurs et une bouche naturellement en sourire, ramènent à plus d’attention pour cet homme qui a marqué ses amis et ceux qui ne le sont pas. Tous lui reconnaissent, parfois à demi-mot, une intelligence acérée et un sens rare du consensuel.
    charef dit :

    Merci mon ami Aldor pour toutes ces précisions. La Cathédrale est un lieu de culte au même titre que la mosquée, la synagogue et le temple bouddhiste. Tous ces lieux ont été construit par des hommes pour préserver l’homme et la vie humaine. C’est un pan de l’histoire universelle. Il n’y a qu’à voir les ruines des civilisations du passé qui sont encore debout et qui continuent à être une source de revenues et de créations de millions de postes de travail pour les populations locales.

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