Sortir de son rôle

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Qu’on nous l’ait imposé ou qu’on l’ait choisi, il est courant qu’on joue un rôle, qu’on endosse, de préférence à tout autre, la figure d’un personnage : le méchant, le gentil, le naïf, le rabat-joie, le cynique, le sceptique, le boute-en-train, etc.

Ce sont souvent les autres qui nous ont attribué ce rôle. Et souvent par moquerie. Mais c’était sans doute bien vu car, finalement, nous y avons trouvé notre compte et y avons fait notre trou. Et ce qui était un masque est devenu un visage où nous nous sentons bien.

Nous nous y sentons bien car ce masque, quel qu’il soit, nous dispense de devoir, à chaque instant, réfléchir aux choses, questionner notre comportement, choisir en conscience ce que nous devons faire ; il nous permet de suivre une route toute et déjà tracée ; allège nos épaules du lourd fardeau de la liberté.

On peut croire, dans les premiers temps, que cette façon de faire systématiquement ce que les autres attendent de nous, d’assumer pleinement le rôle qu’ils nous donnent, est comme un pied-de-nez moqueur et vengeur que nous leur adressons : “Ah ! Puisque vous me considérez comme ceci, c’est comme ceci que je vais me comporter.” Puis il faut bien se rendre à la vérité : si l’on agit ainsi, c’est bien moins pour les autres que pour nous-mêmes, parce qu’il est infiniment confortable de se conformer à un rôle, serait-il celui d’une crapule, d’un méchant ou d’un imbécile.

C’est la découverte extraordinaire et douloureuse que fait Jean Valjean après sa rencontre avec Monseigneur Bienvenu et Petit-Gervais : quand on a une fois endossé un rôle, aussi sombre soit-il, le quitter pour agir à nouveau en liberté exige un grand courage. C’est pourquoi nombreux sont ceux qui refusent le pardon. Non parce qu’ils ne le mériteraient pas mais parce que le pardon rend libre ceux auxquels il est accordé et que la liberté n’est ni une voie facile, ni une sinécure.

Être libre, c’est refuser cette réduction à une part de nous-mêmes. Mais non pas d’abord la réduction que nous imposeraient les autres mais la réduction que nous nous imposons nous-mêmes et qui nous rend la vie facile. C’est faire, à chaque instant, le choix de ne pas se comporter en fonction de ce que ferait le personnage que nous avons choisi d’incarner, d’une règle déjà prescrite, d’une promesse déjà faite, mais en fonction des circonstances et de notre seule conscience : ne pas adhérer à un rôle, ne pas suivre un engagement ou une discipline : exprimer sa liberté.

Je ne suis pas certain qu’on puisse y arriver.

Mais voici qu’au dessus des Chevreaux, le soleil se couche.

3 réflexions au sujet de « Sortir de son rôle »

  1. Ce travail de se rapprocher de Soi est continuel, pour le reste de notre existence, tant pour notre équilibre intérieur, que pour notre liberté face au monde extérieur. Le principal n’est pas de savoir si on va y arriver je pense, dans tous les domaines… 🙂 Hier, j’ai entrepris une balade avec mon chien et j’ai tout de suite senti que la chaleur allait être un obstacle. Mais je voulais la faire car je savais qu’on allait se sentir bien après. Alors, je l’ai débutée en clamant à haute voix : “l’important, c’est le chemin, pas la destination”. Et c’est pareil pour faire tomber les masques, l’important c’est la progression dans cette liberté à toujours définir et reconquérir, pas la “victoire” 🙂 Bonne journée 🙂

  2. C’est vrai, il n’est pas toujours facile de sortir du rôle que l’on nous a attribué. Par peur de choquer peut-être, ou de décevoir, ou alors de ne plus être aimé. Et pourtant, on le sent bien, quelque part au fond de soi, que l’on n’est pas ce personnage (méchant, gentil, drôle, discret, etc.). Chaque fois que j’entends des parents dire de leur enfant, qu’il est capricieux, qu’il est violent, etc., je leur dis d’être prudents dans leurs propos, sinon ils vont l’enfermer dans un rôle qui n’était pas le sien au départ, mais à force qu’on lui dise, il va s’identifier à ce personnage, et il sera très dur pour lui d’en sortir.
    Un billet, des mots qui me parlent. Merci Aldor. (Je viens de chez Célestine)

  3. emotionsdefemme – Narbonne - France – J'ai eu un parcours professionnel atypique. Architecte urbaniste, restauratrice puis cadre commerciale, j'ai été frappée par une maladie neurologique fin 2013 qui m'empèche de dormir. J'ai profité de ces nuits blanches pour recommencer à dessiner et à écrire des poèmes qui traduisent mes « Emotions de femme. »
    emotionsdefemme dit :

    Magnifiques ! Le coucher de soleil et le texte … Être libre c’est refuser cette part de réduction que l’on nous impose ou que nous nous imposons par facilité ? C’est bien vrai. Est possible d’en sortir ? Oui, je crois … C’est comprendre ce rôle que l’on joue, c’est comprendre justement que ce n’est pas être libre. Bon c’est plutôt rare, je te l’accorde ! Amitiés Aldor.

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