Le baiser des héros

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Quand j’étais enfant, je m’étonnais toujours de ces héros qui, au moment de sauver le monde menaçant de s’écrouler, se donnaient un baiser langoureux et qui durait des plombes : ne pouvaient-ils donc pas, pestais-je intérieurement, avoir fini de sauver le monde avant de s’embrasser ? N’avaient-ils donc pas le sens des priorités ?

Devenu plus grand (aimable euphémisme), ma position a changé : ils ont bien raison de s’embrasser. Pour diverses raisons et notamment pour celle-ci : sauf urgence extrême, on ne sacrifie pas ce au nom de quoi on combat, ce qui légitime qu’on combatte, car en agissant ainsi on combattrait contre soi-même.

La lutte contre le changement climatique est une priorité. Mais contrairement à ce que certains discours paraissent parfois susurrer, cette priorité n’implique en rien que le reste : la culture, la morale, le développement humain, les loisirs, le bonheur, la joie, soient considérés comme négligeables. Ce n’est pas parce que la lutte contre le changement climatique est prioritaire que ce qui n’a rien à voir avec elle doit être oublié, déconsidéré ou méprisé. Parce que ce sont ces choses là : le rire, le plaisir, la beauté, qui justifient que le monde soit sauvé et qu’on lutte contre le changement climatique.

Et puis il y a toujours quelque chose d’inquiétant et de malsain dans ces grandes théorisations réductionnistes qui, au nom de l’urgence ou de l’importance d’un problème en font l’aune à laquelle tout devrait être soupesé et jugé. Rien de plus effrayant, ainsi, que le discours constipé de ces directeurs de conscience qui, à ceux qui se réjouissent d’un beau soleil de mars, viennent rappeler, d’un air condescendant et scandalisé, qu’il ne faut pas s’en réjouir mais plutôt en pleurer car le climat change. Rien de plus terrorisant que cet esprit de sérieux, cette incapacité à accepter qu’on puisse simultanément rire et être grave, travailler à sauver le monde et prendre cependant le temps d’embrasser qui on aime.


La photo, prise au cimetière du Montparnasse, montre le Baiser, de Brancusi, qui surmonte la tombe de Tatiana Rachewskaïa.

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