L’habit noir

https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20220220noir.mp3?_=1

 

Laurent, l’autre jour, me faisait remarquer à quel point les voitures de nos dirigeants sont noires et sombres, d’autant plus noires et sombres que nos dirigeants sont hauts placés et dirigent de haut. Et c’est un fait connu : il y a longtemps que, dans les cortèges officiels, le noir est devenu la seule couleur des automobiles, comme si nos chefs d’Etat ne pouvaient honorablement se déplacer que dans des véhicules couleur de corbillard.

Je n’ai pas vérifié mais je pense que le noir des corbillards, le noir de la mort et du veuvage, a la même origine que celui des religieux ; rabbins, curés, popes, pasteurs et imams. Il est le noir couleur de terre, de cendre et de nuit qui renvoie à l’humilité, qui dit l’absence d’intérêt, si ce n’est le mépris, pour les choses futiles de ce monde : la couleur aux courtisans et aux égarés ; le noir à ceux qui savent.

Mais comme toujours dans les choses intéressantes, la Roche Tarpéienne est près du Capitole. On peut vite, à vouloir faire preuve d’humilité, en ressentir un immense orgueil. Thérèse, déjà, mettait en garde ses sœurs contre l’abus de la pénitence, l’exagération de la contrition, y voyant un artifice du démon. L’habit noir des curés de campagne, des popes crasseux qu’on trouve dans la littérature grecque, renvoie sans doute d’abord à la pauvreté et à la simplicité ; mais il a vite fait de devenir, par une sorte d’inversion maligne, le signe raspoutinien du pouvoir et de l’orgueil : de l’humilité et de la pauvreté, on passe à l’austérité, de l’austérité à la rigueur, de la rigueur à la discipline et à l’ordre, et de cela à la vanité d’être celui qui, dans l’ombre, négligé, invisible, est le bras fidèle, insoupçonné et terrible du Seigneur.

Habits noirs, éminences grises, simplicité travaillée du vêtement : l’apparence de discrétion devient l’indice de la toute puissance, celle qui n’a pas besoin de se montrer, qui n’a pas besoin de rutiler car sa seule apparence provoque la terreur. Il y a un snobisme, une noblesse, une distinction de la discrétion, des habits noirs, des ordres noirs ; une confrérie des uniformes noirs dont la noirceur proclame à elle seule le caractère non humain si ce n’est inhumain des règles qui y prévalent.

La vraie humilité n’a pas besoin de ces démonstrations tapageuses. Catherine me l’avait dit, il y a longtemps, avec beaucoup de raison : il faut, pour se fondre dans la foule et passer inaperçu, suivre la mode. Ceux qui s’en écartent nettement, que ce soit par des habits chamarrés ou par du gris souris, veulent se faire voir, veulent sur eux attirer l’attention.

Et encore une fois, entre le rouge et le noir, surgit un chiasme : le rouge est lumineux quand le noir est sombre ; le rouge visible quand le noir est discret ; le rouge vaniteux quand le noir peut être humble. Mais la vanité du rouge, la simple et joyeuse vanité du rouge n’est rien comparée à l’orgueil que peut, secrètement, recéler le noir.

Écrit par :

Un commentaire

  1. 21 février 2022
    Reply

    Intéressante réflexion sur la symbolique des couleurs…qui varie également d’un pays à l’autre.
    La couleur du deuil notamment, n’est pas toujours le noir…
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

Laisser un commentaire Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.