Le plaisir du lien

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On me demande quelque chose ; je le prends un peu de haut, considérant que c’est une faveur qu’on me demande ; et ce n’est que plus tard que je réalise mon erreur : en s’adressant ainsi à moi, on me demandait moins une faveur qu’on ne m’en faisait une, celle d’être choisi.

Ce sont les enfants qui demandent ; les adultes, eux, donnent“, m’a dit un jour Katia. Mais cela me semble en définitive faux et mal pensé : avec le recul, on se rend compte qu’en demandant, les enfants donnent ; et qu’en donnant les adultes reçoivent. Parce que la demande est un acte de confiance qui ravit qui la reçoit. Concevoir la demande et le don comme des gestes unilatéraux allant en sens contraires, c’est simplement montrer qu’on n’a pas perçu la nature intrinsèquement bijective de l’échange. Et je crains que ne soient très malheureux ceux qui raisonnent ainsi et qui, quand on ne leur demande plus rien, comprennent, mais trop tard, que les quémandes dont ils se plaignaient leur étaient des présents offerts.

On demande et on reçoit ; des paroles, des gestes et des objets s’échangent ; mais en dépit des apparences, le but principal de ce trafic est de nouer, de renouveler ou de renforcer les liens entre personnes. Ce n’est pas pour obtenir des informations qu’on discute et bavarde, c’est pour le plaisir de papoter. Ce n’est pas pour le fromage de la crémière que nous allons au marché, c’est pour son accent et son sourire. De là le dépit qu’on peut ressentir devant les caisses automatiques qui envahissent les grands magasins et qui, avec obscénité, pornographiquement, réduisent les courses à leur dimension utilitariste.

On ne donne pas dans l’espoir de recevoir plus tard. Ce n’est pas une histoire de don et de contre-don ni de donnant-donnant. C’est un échange, instantané et immédiat, un hommage mutuellement rendu.

Le très juste respect que nous portons à la liberté individuelle a peut-être altéré en nous la perception ou la compréhension des liens féodaux, de ces hommages-liges échangés entre suzerain et vassal qui visaient à construire du lien. Ou peut-être notre vision des choses est-elle troublée par un individualisme exacerbé qui nous fait considérer tout lien comme une entrave et nous fait croire que le bonheur est dans l’indépendance, nous empêchant de reconnaître (dans les différentes acceptions du verbe) le plaisir que nous ressentons à être avec les autres, le plaisir du lien.

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2 Comments

  1. 2 avril 2022
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    J’aime beaucoup ta vision des choses, comme toujours, Aldor. Tu sais trouver les mots justes pour exprimer ta pensée. Seul ton dernier paragraphe me laisse un goût de bémol : le suzerain et le vassal sont beaucoup trop dans un rapport de dominant-dominé pour que l’on puisse envisager entre eux un vrai lien bilatéral (bijectif, comme tu dis) Le lien de domination (voire de cuissage) est en effet une entrave insupportable à la liberté de chacun.
    Mais je suis d’accord : quand on donne de son plein gré, on reçoit en même temps, et c’est un bonheur.
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

    • 6 avril 2022
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      Merci Célestine,

      Sagissant de la vassalité, j’avais en en tête quelque chose dans lequel la suzeraineté de l’un n’était justement pas forcément synonyme de domination ou d’inégalité, quelque chose de très différent du droit de cuissage, mais peut-être est-ce de l’imagerie romantique et peut-être cela n’a-t-il jamais existé.

      Mais sur le fond nous sommes d’accord : sus à ceux qui veulent mettre partout des rapports de force !

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