Les poulpes et l’hubris

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Il est question de la création, aux Canaries, d’un élevage de poulpes : une ferme marine géante où seraient élevés en captivité puis abattus, chaque année, un million de poulpes.

Une entreprise espagnole est en effet arrivée à boucler entièrement le cycle de reproduction du poulpe, de la ponte des oeufs à l’âge adulte, technique qui, jusqu’alors, n’était pas maîtrisée. Et comme elle y est arrivée, elle va le faire.

Il y a quelque chose de très triste dans ce penchant que nous avons, nous les êtres humains, à mettre effectivement en oeuvre tout ce que nous pouvons mettre en oeuvre, sans nous soucier plus que cela de la question de savoir si c’est bien. Et encore une fois, on va traiter un animal vivant, sensible et intelligent, comme s’il était une chose, que sa raison d’être était de nous être utile, et qu’aucune autre considération ne méritait d’entrer en ligne de compte.

On va, sans le moindre respect, sans la moindre vergogne, asservir un animal sauvage, le parquer avec des milliers d’autres dans des bassins artificiels, lui donner à manger une nourriture infecte, le faire grandir et l’engraisser en le maintenant en captivité, puis à la fin, au bout de quelques mois, le tuer, avec des milliers d’autres, pour le découper en morceaux et l’expédier aux quatre coins du monde.

Il s’agit de répondre à la demande mondiale de poulpes, ces poulpes qu’on voit sécher, en Grèce, sur les fils des tavernes, avant d’être grillés ou préparés en salade ; ces poulpes qui sont aujourd’hui pêchés localement mais dont la consommation augmente tant que la pêche, bientôt, n’y suffira plus.

C’est ce qu’expliquent les défenseurs du projet : sans élevage industrialisé de poulpes, la demande sera bientôt telle que les ressources naturelles seront insuffisantes : la surpêche s’ajoutant à la surpêche, les poulpes deviendront une espèce menacée, puis ils finiront par disparaître, comme tant d’autres animaux avant eux, victimes de la rapacité humaine. Les enfermer et les élever à la chaîne, les traiter comme une matière première inerte et insensible, c’est donc les sauver.

Même si elle est absolument compréhensible, cette capacité du : “Il pourrait y avoir pire” à nous faire accepter l’inacceptable est désespérante. Et c’est toujours la même chose dès lors qu’on a mis l’esprit dans l’engrenage du raisonnement relatif, de la prétendue finesse. Mais ici encore, comme à chaque fois que sont soulevés des problèmes éthiques, c’est par l’absolu et la norme, et non dans la finesse, qu’il faut agir. Non en cherchant le moyen le plus malin, le plus efficace, le plus intellectuellement satisfaisant mais en interdisant purement et simplement, au moins pendant quelques années, la pêche du poulpe.

La Grèce perdra ses poulpes ; elle gardera ses olives, son pain et son immense été.

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Un commentaire

  1. 8 juin 2022
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    […] Posted on 8 juin 20228 juin 2022 by Aldor Les poulpes et l’hubris […]

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