Langue de bois

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L’action est forcément simple, voire univoque car dans l’action la simplicité est nécessaire à l’efficacité ; la pensée, quant à elle, tend naturellement à la nuance et à la complexité car c’est son mode d’être. La langue de bois consiste à forcer la pensée, complexe et nuancée, à se couler dans le moule simple de l’action.

Agir, c’est choisir. Ou, comme l’écrivait Bernard Grasset : “Agir, c’est à chaque minute dégager de l’enchevêtrement des faits et des circonstances la question simple qu’on peut résoudre à cet instant-là.”. L’action est une suite de choix univoques et elle n’est efficace qu’à cette condition de simplicité. Dès qu’elle prétend à la complexité, la réalité ne suit plus et tout s’effiloche. C’est pourquoi, par exemple, la norme, bien que grossière et stupide, est en fait beaucoup plus efficace que les systèmes d’incitation, fins, sophistiqués mais qui ne marchent pas.

La pensée, elle, tend naturellement à la complexité, à la nuance, à l’analyse. Elle est faite pour ça. La pensée décrypte, pèse le pour et le contre, fouille, anticipe. La pensée sait que la réalité est multicouche, ambiguë, vibrante, et son rôle est d’appréhender cette réalité dans son épaisseur et sa diversité.

La pensée se déploie ordinairement dans la complexité et laisse la simplicité à l’action : chacun joue son rôle et tient sa place. Mais quelquefois, notamment en périodes de tension, de crise, de lutte, la riche pensée tend à se mouler dans les pauvres habits de l’action : les idées se rigidifient, perdent leur épaisseur, se rangent en peloton, se mettent en uniforme pour reprendre la belle et triste image d’Emmanuel Berl dans Marianne : c’est la langue de bois qui apparaît.

On prend peur, soudain, que la dimension forcément nuancée et délicate de la pensée ne vienne affaiblir la force de l’action, que l’expression d’états d’âme ne vienne démoraliser les troupes, et la pensée, lumineuse, se fait alors hara-kiri sur l’autel de l’efficacité : on fait taire nos doutes, on s’interdit d’exprimer tout propos qui ne soit pas dans la droite ligne du parti, on dénonce toutes les paroles qui, seraient-elles incontestables, paraissent susceptibles d’apporter de l’eau au moulin de l’adversaire. Et on se défend, symétriquement, d’approuver quoi que ce ce soit chez ceux que nous combattons.

Et voici que cette pensée tronquée, cette pensée de guerre, se diffuse : certains blâment l’Éducation nationale de suggérer que l’innovation pourrait faciliter la transition écologique ; d’autres paraissent refuser qu’on puisse signaler les faiblesses d’une filière technologique ayant beaucoup de qualités ; et Katia qui me blâme de suggérer que ses crêpes pourraient manquer de sucre. Il faudrait se plier à cette pensée binaire, manichéenne, dans laquelle la trahison commence à la nuance, dans laquelle qui n’est pas avec moi est contre moi.

Mais hors les nécessités absolues et immédiates de l’action, ni le monde ni la vie ne sont simples ou univoques. Et exiger de la pensée, qui est là pour comprendre le monde, qu’elle se range à la discipline de l’action, c’est lui demander de renoncer à elle-même.

La pensée n’est pas faite pour les uniformes.


L’image de tête montre un masque ndeemba présenté au musée du quai Branly Jacques Chirac dans le cadre de l’exposition La part de l’ombre sur les sculptures du sud-ouest du Congo.

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Un commentaire

  1. […] l’esprit dans l’engrenage du raisonnement relatif, de la prétendue finesse. Mais ici encore, comme à chaque fois que sont soulevés des problèmes éthiques, c’est par l’absolu et la norme, et non dans la finesse, qu’il faut agir. Non en cherchant le […]

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