Orgueil et fierté

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Les mêmes personnes me paraissent être, selon les sujets, tantôt fières et tantôt orgueilleuses, ce qui est surprenant. Pourquoi sont-elles bêtement orgueilleuses alors qu’elles pourraient être très légitimement fières ? Et en quoi la fierté et l’orgueil se distinguent-ils l’une de l’autre – au moins dans mon esprit ?

Il y a évidemment, dans la distinction que nous opérons entre ces deux attributs, comme dans celle que nous faisons entre originalité et excentricité, la perception d’un rapport à l’autre différent : la fierté est autonome, tournée vers elle-même, indifférente aux autres, souveraine ; l’orgueil, en revanche, est social : il est tourné vers les autres, s’affirme sur les autres, cherche la considération d’autrui, dont il est du coup, et paradoxalement, l’esclave.

Tout cela est vrai. Mais marchant ce matin vers le bureau de vote, autre chose m’est apparu, qui remet le sujet au centre du sujet : force m’est en effet de constater que s’il m’est très facile de saluer et louer la fierté des personnes dont l’action ou les compétences sont très éloignées des miennes, plus l’action et les compétences se rapprochent des miennes (à tout le moins de celles que je crois avoir), plus j’ai tendance à substituer à la notion de fierté celle d’orgueil.

Pour dire les choses autrement : quand les compétences de la personne que j’ai en face de moi sont très étrangères aux miennes (quand il n’existe entre nous aucune espèce de rivalité), je considère l’estime qu’elle a d’elle-même comme une légitime fierté. Mais pour peu que son terrain de jeu empiète sur le mien, cette appréciation positive se mue en irritation vis-à-vis ce que je considère du même coup comme de l’orgueil.

La différence entre fierté et orgueil ne réside donc pas seulement dans le comportement objectif de la personne qu’on a en face de soi mais aussi dans le rapport très subjectif qu’on entretient avec la compétence justifiant l’estime que cette personne a d’elle-même. En cela, ma perception d’autrui est en grande partie le fruit d’une projection de moi-même : je la vois orgueilleuse parce qu’elle s’aventure sur des terrains qu’inconsciemment (car rien de cela n’est conscient, je pense) je considère comme mes plates-bandes.

Je me souviens ainsi d’un jour où Katia s’était vexée parce que mon paddle avançait plus vite que le sien alors que, prenant des cours de canoë, elle aurait dû bien mieux que moi savoir manier cette embarcation. Je me fichais, quant à moi, au fond, d’aller plus vite ou plus lentement qu’elle, simplement content de glisser sur l’eau ; mais elle avait été fâchée, voyant dans mon sourire non pas la simple expression du plaisir d’être là mais une moquerie orgueilleuse mettant en cause ses compétences. Elle s’était ainsi gâché tout bonheur, projetant sur moi un sentiment mauvais qui n’appartenait qu’à elle.

Je crois que c’est le plus souvent ainsi que les choses se passent : nous projetons sur l’Autre nos craintes et nos frayeurs puis les lui reprochons.

Et ce jeu de reflets se poursuit en abyme. Et ici encore, probablement.

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