Les cœurs purs

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Il y a la belle chanson de Jean-Roger Caussimon, Tintin au Tibet, l’ambiance qui règne dans cet album, et l’ombre d’Arnaud Desjardins qui s’y devine : les cœurs purs sont des êtres étonnants, magnifiques et puissants.

Les coeurs purs sont ces personnes qui pensent, parlent, agissent sans se soucier d’elles-mêmes ni de quoi que ce soit d’extérieur au sujet : ni réalisme, ni bienséance, ni souci du qu’en-dira-t-on, ni peur, ni agenda caché. Elle sentent en elles un devoir impérieux qui balaie tous les doutes et toutes les appréhensions, et elles s’y conforment parce que c’est, à cet instant la seule chose à faire, peut-être la seule qu’elles puissent faire.

Alors que, le plus souvent, nous poursuivons plusieurs lièvres à la fois, veillons à notre image, à ne pas scandaliser, à arrondir les angles pour accroître nos chances de succès, elles avancent droit, intransigeantes, comme inspirées – aspirées par une force qui les dépasse.

Le chemin peut être périlleux : les coeurs purs, qui savent se déprendre d’eux-mêmes, se délier de leurs attachements, faire abstraction de tout, avancent sur une crête étroite, dangereuse, qui confine à la surdité, à l’autisme, à la folie : n’étant guidés que par leur lampe intérieure et ne déviant pas du chemin que celle-ci trace dans la nuit, ils vont seuls. Qui sait si voix qui les guide est celle de Dieu ou celle du Diable ? Qui me souffle de dire : “Je t’aime” envers et contre tout ?

A la fin du Deuxième sexe, dans une remarque qui trahit l’âge du livre, Simone de Beauvoir indique que si les femmes sont, en art et en littérature, souvent moins puissantes, moins profondes que ne le sont les hommes, c’est parce que, assignées à leur corps, à leur apparence, à leur immanence, elles ont plus de difficulté à faire abstraction d’elles-mêmes, à accepter de disparaître derrière leur oeuvre. Elles veulent qu’on les voie, ou du moins qu’on les devine.

Étrange remarque ! Au contraire de Beauvoir, quand je songe à des coeurs purs, c’est à des femmes, plutôt, que je pense. Femmes de l’absolu, femmes du dévouement, femmes s’oubliant dans leur devoir ou ce qu’elles pensent être tel : Antigone, Héloïse, Simone Weil, Etty Hillesum, les héroïnes de Marie NDiaye. Il y a des hommes aussi, parmi ces êtres de courage, de lumière et de foi ; mais les femmes m’y paraissent plus nombreuses parce que plus sorcières, plus sensibles, moins éduquées à la censure et moins faites à la chape de plomb.

Mais le chemin, une fois encore, est dangereux. Quel est, se demandaient les ermites des premiers âges, cet être qui nous appelle et nous invite à le suivre ? Quel est, se demande Milou dans Tintin au Tibet, cette voix qui parle à mon oreille ? Est-ce ange ou démon ? Nul, jamais, ne peut le savoir ; aucune preuve jamais n’est donnée. C’est dans le désert et ses mirages que jaillit la fleur de la certitude. Elle ne peut pousser ailleurs.

Et fleur, elle ne peut être que fragile.

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5 Comments

  1. 20 juin 2022
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    Merci ! C’est très beau, j’ai un coeur pur tout près de moi, un être profond…grand inadapté social, autiste aux codes hypocrites et superficiels. Mais n’est-ce pas notre monde qui est handicapé à ce point qu’il ne sait plus écouter ses plus belles fleurs, Valérie

  2. 24 juin 2022
    Reply

    Il me semble aussi que parmi les coeurs purs, se trouve Lila, l’ami prodigieuse d’Héléna Ferrante.

    • 24 juin 2022
      Reply

      Peut-être Valérie. Mais je n’ai pas lu ce livre (dont on m’a dit beaucoup de bien).

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