
Comme mon professeur de lettres en khâgne, M. Carpentier (si je me souviens bien), aimait tant à nous le répéter, la création artistique et littéraire consista ouvertement, pendant très longtemps à réécrire, repeindre, resculpter, reprendre d’une façon très ou légèrement différente ce qui avait déjà été écrit, peint ou sculpté. Il ne s’agissait pas de créer ex nihilo mais plutôt de recréer, sur la base d’un corpus finalement assez limité, une nouvelle version de ce qui avait déjà été créé. Cela se constate dans tous les arts classiques, mais notamment dans la tragédie, dont l’histoire est essentiellement une longue suite de reprises, de variations autour de quelques thèmes tirés de la mythologie et de l’histoire.
L’imitation, la variation, la réinterprétation, la revisitation des oeuvres fut, bien avant le remake et le samplage, la voie royale et presque exclusive de la création. Rares, très rares et plutôt mal vues étaient les oeuvres qui, dérogeant à la règle du corpus, prétendaient (avaient la prétention) d’explorer de nouveaux champs et d’ouvrir de nouveaux horizons.
Les jeunes gens de bonne famille, et plus tard les apprentis artistes, consacraient plusieurs années au Grand Tour, ce long voyage de formation aux arts, aux sensibilités, aux écoles des différents pays européens, le temps de se frotter aux œuvres les plus célèbres et d’élargir et affiner ainsi leur goût, leurs connaissances, leur technique (ainsi que souvent, dit-on aussi, leur expérience sentimentale et sexuelle).
Nul n’aurait songé cependant à accuser Euripide, Racine, Shakespeare, Botticelli ou Velasquez de piller les œuvres d’autres artistes au motif qu’ils auraient, inconsciemment ou même totalement sciemment, repris un sujet, un éclairage, un détail apparu chez un autre. Une telle accusation aurait simplement été considérée comme dépourvue de sens tant il était alors admis et patent que chaque œuvre d’art, que chaque création, naît et se nourrit des œuvres et créations qui sont autour d’elle ou qui l’ont précédée.
Et pourtant, on accuse vertement de pillage et de vol les grands modèles de langage (LLM), notamment ceux spécialisés dans la génération d’image, là où une personne qui ferait la même chose, c’est-à-dire qui créerait des œuvres directement inspirées d’œuvres d’autres personnes, serait considérée comme faisant un clin d’œil à ces œuvres ou comme rendant hommage à ces personnes, c’est-à-dire comme un artiste faisant son travail d’artiste.
Ce qui est en cause, quoi qu’on prétende, ça n’est pas le principe du réemploi, car la création a, depuis toujours, fonctionné par réemploi du déjà créé ; ce qui est en cause, c’est la quantité et la diversité phénoménales des œuvres que les LLM ont analysées au cours de cette sorte de Grand Tour total qu’est leur entraînement, et la rapidité avec laquelle elles peuvent, avec cela, créer du neuf.
Ce qui est cause, ce n’est pas le principe du réemploi, c’est qu’il soit mis à nu et désacralisé.
En illustration, une Olympia noire, en clin d’œil à Manet, Olympia noire générée par le LLM Magic Art sur la base de la consigne/prompt suivante : « Une femme noire peu vêtue est couchée, alanguie, sur un lit de plusieurs matelas superposés, le dos surélevé par un gros oreiller. Elle a une fleur dans les cheveux, de petites boucles d’oreilles, une fine cordelette de cuir autour du cou, un gros bracelet d’or au bras. Elle regarde le spectateur. Derrière elle, s’approchant d’elle, une domestique blanche avec un fichu sur la tête, tenant dans ses bras un grand bouquet de fleurs qu’elle apporte à sa maîtresse. Le point de vue laisse voir tout le corps de la femme allongée. Peinture à l’huile inspirée de l’Olympia de Manet ».
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