
Quand je nous vois, tous autant que nous sommes, quand je nous vois dévorer des romans, des BD, des pièces de théâtre, des films, et même nous plonger dans des tableaux et des photographies, je me dis que plus, peut-être, que d’une envie de délassement, de fuite ou – que disait Pascal ? – de divertissement, cela témoigne d’un immense amour de la vie et d’une conscience aiguë de notre finitude.
Nous aimons vivre, aimons immensément cette expérience unique, cet afflux incessant de sensations, de couleurs, d’odeurs, de sentiments, de sons, qui viennent nous caresser, et parfois nous heurter, comme cet éclat de soleil qui, ce matin, dessine sur le mur bleu de ma chambre la forme d’une pièce de tangram (il a fallu que je recherche le nom de ce jeu ; je l’avais perdu ; et pourtant, combien de fois m’y suis échiné !) ; comme l’étrange toucher du tissu de ma couette qui, ce matin toujours, frotte agréablement mon orteil droit, et avec lequel je joue, formant une montagne ravinée, une montagne ravinée couleur moutarde dont les ombres verdissent dans le bleu de mon mur.

Nous aimons vivre, et sommes (même si à chaque instant, par insouciance ou peut-être par pudeur, nous agissons comme si nous l’avions oublié ou même ne l’avions jamais su) ; nous sommes profondément, intimement conscients de notre finitude, de notre incapacité à tout vivre, tout ressentir, tout connaître, passerions-nous notre temps sur les routes du monde à humer les choses comme le Neal Cassady de Jack Kerouac « Bon, on va tous sortir mater le fleuve et les gens et puis sentir l’odeur du monde ».
Nous le savons bien que, même si, comme l’ami Olivier, nous divisions le monde en petits carrés, en petites cases de jeu de stratégie dont nous planifierions rationnellement l’exploration minutieuse, jamais nous n’y arriverons : le monde est trop grand, notre vie trop brève et nos jambes, surtout les miennes, trop courtes ; jamais nous n’y arriverons et c’est une partie perdue d’avance, un jeu que l’on ne gagne jamais.
Nous sommes conscients de notre finitude, de notre incapacité à tout connaître, tout savoir, tout goûter, tout sentir ; en éprouvons par instants du dépit et de la tristesse mais sommes le plus souvent heureux de cette immensité, de notre incapacité à tout saisir et à tout embrasser, car c’est le signe que le monde ne finira pas avec nous.
Nous sommes conscients de notre finitude, et c’est en lisant, en regardant, en assistant à des spectacles qui montrent et font partager d’autres vies, d’autres temps, d’autres lieux, d’autres caractères que nous tentons, souvent avec succès, de combler notre désir irrépressible de vivre, de vivre et de connaître non seulement notre histoire jusqu’à la fin, comme disait Aragon, mais toute histoire, ou plutôt même toutes les histoires.
La littérature, le théâtre, le cinéma, c’est cela : une façon de connaître, de comprendre, de ressentir, de vivre ; de vivre par procuration un peu de l’immensité des choses humaines.
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