
National Gallery
Dans la rue, hier, une jeune femme qui pestait dans son téléphone, pestait contre son interlocuteur au téléphone, mais de manière telle qu’on voyait bien qu’elle jouait un rôle, se forçait à rentrer dans la peau du personnage, voulait montrer son désaccord et qu’elle était fâchée (fâchée, d’ailleurs plus que véritablement en colère) ; qu’elle était fâchée et qu’elle voulait le signifier.
C’est amusant, cette façon de montrer les choses, de vouloir montrer à grand renfort de gestes et de mimiques ce qu’on ressent ou ce qu’on est ; à moins, justement, qu’on ne le veuille montrer parce qu’on ne l’est pas vraiment, pas autant du moins qu’on ne le voudrait, comme dans ces tableaux du Douanier Rousseau où les lions, les tigres et les panthères montrent les dents, de grandes dents pointues et déchireuses pour signifier, justement, qu’ils sont des animaux féroces, féroces et dangereux malgré leurs grands yeux pensifs et tout mignons, peut-être même un peu rêveurs.
Elle fronçait des sourcils et prenait une moue d’exaspération, ma jeune téléphoniste, et je suis bien certain qu’à l’autre bout du fil, de cet étrange fil sans fil que tressent les ondes autour de nous, son interlocuteur l’entendait bien, le sentait bien, qu’il y avait quelque chose de tordu et de mal enclenché, une coupe presque pleine sur le point de déborder.
Il le sentait bien à la voix, au ton sec et sans réplique, peut-être à des harmoniques particulières qui, en ces occasions, jaillissent des cordes vocales. Et pourtant, je le voyais bien, moi, qui était en face d’elle, moi qui était son seul véritable spectateur ; je le voyais bien, moi, que tout cela (ou presque tout cela ?) tout cela était du cirque : elle n’était pas comme un bol qui n’attend plus qu’une goutte pour répandre son contenu ; elle voulait simplement signifier, signifier qu’elle l’était.
Le sentait il, cela, à l’autre bout des ondes ? Le sentait il, que tout cela était du flan ? Pour moi qui la voyais, la scène était pathétique, presque effrayante : une créature mécanique ou électronique, une créature cybernétique qui, soumise à des injonctions contradictoires, serait passée à chaque instant du rire aux larmes, de l’exaltation à l’abattement, du oui au non sans jamais savoir où se fixer, jamais savoir où se poser, ses circuits finissant par griller dans une explosion triste.
Il m’est arrivé de vivre cela : quelqu’un qui vous dit quelque chose, qui vous intime un ordre quand tout, en lui (en elle, en l’occurrence), clame, ou plutôt chante, le contraire, le contraire de ce que disent les mots, ces mots transportés par les ondes.
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