Nuance

Last updated on 30 juin 2026

Allée du Jardin du Luxembourg

Ce qui distingue les images produites par les très bons appareils photo de celles produites par les autres, ce n’est pas, ou pas essentiellement, la précision des détails, la définition, le nombre de pixels ; mais plutôt l’amplitude et la précision du rendu des nuances de couleurs, de gris et de lumières, ce qu’on appelle parfois la dynamique. Tous les appareils photo, y compris ceux de nos smartphones, ont désormais des définitions très élevées, de plusieurs millions de pixels ; mais les capteurs capables de rendre compte avec fidélité de la profondeur de la palette des couleurs du monde, voilà qui est beaucoup plus rare.

Les fabricants de capteurs, qui ont réalisé de grands progrès en matière de définition, ont assez logiquement mis l’accent sur ce critère, et comme son appréciation est assez aisée (le piqué d’une image saute beaucoup plus aux yeux que sa dynamique), nous leur avons emboîté le pas avec enthousiasme, soulignant l’explosion du nombre de pixels et la taille de plus en plus réduite des détails apparaissant dans nos photos, un peu comme si nos appareils étaient des satellites espions. Ce faisant, on a perdu de vue l’autre dimension de la qualité technique d’une photo : la richesse et l’exactitude du rendu chromatique, la profondeur des ombres, la hauteur des lumières. Et nous avons peu à peu désappris à apprécier, sinon à voir, ce que la peinture nous avait appris à distinguer : le chatoiement des couleurs, des noirs et des blancs.

Ainsi avons nous tendance à donner plus d’importance au rendu des détails qu’à celui des couleurs, et à privilégier le contraste sur la nuance, le graphique sur l’estompé.

Je crains, même si je crois me soigner (mais le fais-je vraiment, m’a-t-on demandé ce week-end, et la question résonne en moi) ; je crains d’être, sentimentalement, un enfant de ce siècle : je distingue bien, parfois (ou du moins je le pense), les grandes masses et les lignes, les ensembles et les détails, mais j’ai souvent du mal à voir, simplement voir, les nuances, à faire la part des choses qui se ressemblent : j’exerce mon œil à apprécier la palette, l’étendue de la palette du monde mais, pour le reste, pour le plus important, je garde des sens grossiers, incapables de faire autre chose, de vouloir autre chose peut-être, que trancher à la serpe : un cœur barbare qui, entre l’amour et l’indifférence, peine souvent à discerner la longue file des entre-deux ; et qui, comme il en fut également question ce week-end, maîtrise mal la gamme séparant le rien de la colère, ce que le théâtre m’avait déjà appris : une sorte d’incapacité à bien jauger l’expression des émotions, celle des autres comme la mienne.


Bien qu’elle traite pour partie d’autre chose, cette réflexion doit beaucoup aux discussions, exercices, rencontres, re-rencontres, découvertes et confidences que j’ai eues ce week-end, lors des deux journées organisées, à Saint-Rémy lès Chevreuse, par Célia Ouf et Laurence Bouchet, sur le thème de la reconnaissance et de l’image de soi. Merci à elles et aux autres participant.e.s.


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