L’émotion, le temps et l’éternité

Written by Aldor

J’ai parlé, ces derniers jours, des beautés dont certaines me bouleversent et d’autres ne me bouleversent pas, et aussi de ce passage du Petit prince dans lequel le renard explique que c’est au travers de l’amour porté aux êtres qu’il peut comprendre le monde et le percevoir comme habité, habité par une présence, par l’amour, par Dieu, peut-être.

Et voilà que Frog, dans un très bel article qu’elle consacre aux paysages, réagit, avec sa sensibilité et son exigence, aux idées que j’exprimais, et observe que, pour sa part, le monde lui est accessible indépendamment de l’amour porté aux êtres, qu’elle n’a pas besoin d’aimer les êtres qu’elle aime pour embrasser le monde et le sentir habité, pour l’aimer au travers des paysages vus, traversés et rêvés, pour être de plain-pied avec lui.

Cette pensée me touche d’autant plus que c’était, quelques heures auparavant, la réflexion même que me faisait Katia qui tentait, avec ses propres mots, de me faire ressentir cela, que je ne ressens pas – ou peut-être pas encore : on peut être en contact direct avec le monde sans besoin de médiation, sans besoin de porte des étoiles, et communier avec lui dans la simplicité la plus extrême.

On le peut mais je ne le puis pas – ou peut-être pas encore.

Je ne ressens le monde, pour ma part, et le monde ne m’émeut qu’au travers de sa fluidité, de sa fugacité, de son caractère éphémère. Dans le rire de l’enfant comme dans le visage de la femme, dans la fleur sur l’arbre comme dans la ride au coin de l’oeil, c’est le temps qui me bouleverse, en ceci précisément qu’il se dévoile, me rappelant à mon propre destin, à ma finitude et au bout du compte à l’extrême brièveté de ma présence au monde. Et c’est cette brièveté, perçue au travers de l’écoulement des choses qui se meuvent et qui vivent, qui me rend le monde si rare et si précieux : le temps m’est compté ; je n’ai pas l’éternité devant moi, et c’est pourquoi je suis, au fond de moi, si pressé – si avide, pour reprendre le mot employé par Frog et que l’aimée, il y a longtemps déjà, avait pareillement employé.

Et c’est cela qui me touche profondément, parce que je l’accepte et le crois :  je suis pressé et apeuré  du temps qui passe quand d’autres ne le sont pas et ont pour elles, pour eux, tout le temps, et le monde entier.

Tel est l’objet de cet enregistrement.

Comments: 15

  1. Vous écouter c’est entrer dans une conversation qui prend le temps de résonner à l’intérieur. Votre réflexion, est, encore une fois, très fine, très perspicace, très personnelle, précise. Vous pensez si bien en parlant. Et le goût d’inachevé laisser en soi-même la possibilité de poursuivre. « Je vis ma vie comme si j’avais un couteau sous la gorge ». Vous allez droit à une impression que j’ai eu, il y a longtemps, et qui ne m’a jamais quittée. Pourtant, sur les paysages, je serais plutôt comme Frog, transportée, embuée par un vallon tendre, par une glycine débordante. Moi qui ne suis pas croyante, l’harmonie surprenante du monde m’émeut comme la trace d’une transcendance à laquelle, pourtant, je ne crois pas.
    Enfin, encore fois, pour la beauté de vos pensées et celle de votre voix, je vous écoute bouleversée.

    • Bonsoir, Clémentine,

      Je ne sais plus très bien ce que je ressens mais sais que je ne ressens pas ce que je crois que ressent Frog, cette sorte de familiarité, d’immediateté vis-à-vis de la nature.

      Je me sens très bien dans la nature mais ne m’en sens pas absolument partie, membre, vague au sein de l’océan.

      Or je crois que certains ressentent ça, le sentent, le savent. Perçoivent cette transcendance, cette unité. La perçoivent vraiment.

      Et c’est ce que je voulais dire.

      Bonne soirée, Clémentine.

  2. Frog says:

    La beauté, la nudité de votre réflexion et la douceur de votre voix.
    Je partage votre sentiment devant l’approche de la mort – j’ai vécu le couteau à la gorge comme vous et même entre les dents. La conversion et le jardinage m’ont en partie délivrée des griffes de l’urgence, de la révolte et de la tristesse.

    • Bonsoir, Frog,

      N’ayant pas de jardin, mon choix est plus restreint…

      J’admire que, partant de cette passion pour la Grèce qui vous a fait écrire de si belles choses, vous ayez atteint cette sorte de sérénité.

      Merci pour tout ce que vous dites et écrivez.

      Bonne soirée.

      • Frog says:

        Je crois être bien moins sereine que Katia… non, c’est moi qui vous remercie. La sincérité – je le redis, la nudité – de votre recherche, de votre démarche, me touche beaucoup, et je ne suis pas la seule.

        • En effet, tu n’es pas la seule 🙂 Lucidité et douceur se concilient ici, c’est rare. Aucune impression de couteau sous la gorge en vous écoutant, Aldor, plutôt l’inverse : le temps se distend et se suspend, c’est la lenteur d’un éveil, on se surprend à vouloir être escargot pour mieux coller aux aspérités du monde.

  3. Je suis du sentiment de Frog: une plus grande proximité avec la nature, malgré ses imperfections, me la fait aimer davantage. Quand je courais après le temps je ne la voyais pas. J’essaie de retrouver une âme d’enfant pour tout apprécier dans l’instant présent.

    • Bonsoir, Joëlle,

      Pour continuer sur ta pensée, c’est bien plutôt que je n’aime la nature qu’en son imperfection. Je l’aime en ce qu’elle est fragile et périssable alors que Frog, me semble-t-il, sait l’aimer en tout, y compris en sa grandeur et en sa majesté. Je l’aime comme les enfants aiment parfois leurs professeurs, parce ceux-ci sont gentils et non parce qu’ils sont bons professeurs. Il est normal d’aimer les professeurs gentils mais un professeur gentil n’est pas forcément un bon professeur…

      Mais tout cela n’est aps très clair.

      Bonne soirée, Joëlle.

  4. Je suis très émue par votre discours sur les beautés bouleversantes.
    Je crois que les hommes que j’ai le plus aimés sont ceux qui m’ont trouvé bouleversante. Et qui m’ont préférée à des beautés plus parfaites.
    Car cela m’a redonné confiance en moi.
    Merci pour ce blog dont chaque article est très émouvant.
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Bonsoir, Célestine,

      Bouleverser, émouvoir, être capable d’extirper une personne de tout ce qui l’enserre, de tout ce qui la retient, de tout ce qui la voile, et ainsi la révéler à elle-même… Comment ne pas aimer celle ou celui qui y arrive ? Et comment aimer qui ne vous bouleverse pas ?

      Les trouvais-tu bouleversants, Célestine, ces hommes que tu bouleversais ?

      • Oui, je les trouve toujours très bouleversants.
        Et pardon de t’avoir vouvoyé, j’étais…bouleversée 😉
        ¸¸.•*¨*• ☆

        • Aldor says:

          Ca n’est pas grave, Célestine. Et merci.

  5. C’est fou comment chacun se laisse émouvoir par différentes choses. Vous, c’est le temps qui passe; moi, la proximité avec l’autre… À chacun son karma, peut-être?

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