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Conscience et confiance


Au début de son roman Les Bienveillantes, Jonathan Littell prête à Adolf Hitler la déclaration suivante :

“Les chefs doivent à l’Allemagne le sacrifice de leurs doutes”

C’est une parole terrible. Et peut-être a-t-elle, dans l’esprit des Français que nous sommes, qui connaissons Pascal et son pari, une résonnance particulière. Nous établissons en effet un lien entre la foi et l’abdication de l’intelligence, entre la confiance et le sacrifice des doutes, considérant souvent que le doute, le manque de foi, peut n’être que l’indice d’un ego surdimensionné, le signe d’un manque d’humilité. Et dans ce cadre, nous opposons parfois la confiance à la conscience, assimilons parfois la foi au sacrifice des doutes.

Nous somme tentés par cette abdication car il y a en elle une façon de se défaire du fardeau de la liberté qui nous attire. Mais c’est à tort. Le bien ne requiert jamais l’abdication des doutes ; la confiance ne passe jamais par le sacrifice de la conscience. Ce qui peut exiger un tel sacrifice, ce qui le demande parfois, ce sont les structures, les entités, les orgueilleux, les maîtres, les puissants, les puissances, les Eglises – celles et ceux que Bernanos appelle les riches : ce sont les Eglises et leurs serviteurs indignes qui peuvent prêcher les croisades et les massacres qui les suivent, qui peuvent appeler au Djihad et aux massacres qui les accompagnent ; ce sont les Etats et les organisations qui peuvent parfois exiger qu’on agisse en abdiquant de sa conscience.

Le bien, lui, jamais ne le demande. Au contraire. La voix de la conscience est justement celle qui au fond de nous murmure et s’élève quand quelque chose de mal nous est demandé ; elle est ce qui en nous proteste et éclaire dans l’ombre et la noirceur.

Le crime des puissants, et souvent des Eglises, depuis le sacrifice d’Iphigénie et le couteau levė contre Isaac, est d’avoir corrompu cela, au point de faire passer pour signe de la foi, pour indice de la vraie confiance, ce qui n’en est que la plus totale perversion. Avoir fait croire que le vrai croyant, que l’élu, était celui qui obéissait aveuglément alors qu’il est exactement celui qui, au contraire, écoute toujours sa conscience.


 

Je rebondis sur la conversation avec Esther pour préciser ma pensée. La notion de doute, en effet, est ambiguë car il existe plusieurs sortes de doutes. Je crois qu’il ne faut jamais rien sacrifier à sa conscience, qu’aucune cause, qu’aucune foi, qu’aucune confiance ne vaut qu’on viole pour elle ce que nous dicte notre conscience. Mais il y a des doutes de moindre importance. Et je peux par exemple concevoir, aujourd’hui, que par foi ou par confiance, on agisse en sortant des bornes de ce que dicte la compréhension ou la raison. Je conçois que ma raison abdique, non que j’abdique de ma conscience.

5 réflexions au sujet de « Conscience et confiance »

  1. Bonjour Aldor, tu imagines que j’ai lu avec attention ce que tu partages là 😉 En relisant ta phrase, “ce sont les Etats et les organisations qui peuvent parfois exiger qu’on agisse en abdiquant de sa conscience;”, je songeais que j’aurais plutôt parlé de “responsabilité”, que de “conscience”. Car c’est ce qui se passe, hier comme aujourd’hui : d’une part , on sait que la structure, le groupe, annihile la conscience individuelle (cf l’expérience de Milgram…) et aussi que, sous prétexte qu’on défend le bien public, on ne pose plus la question de la responsabilité individuelle, puisque c’est l’institution qui autorise à agir au nom du groupe, en toute impunité. “Je l’ai fait pour Dieu, la France… etc” comme tu le dis. Mais que les états et les groupes puissent exiger qu’on abdique sa conscience, sa morale intérieure, tu soulignes toi-même (et moi avec toi) que ce n’est pas acceptable humainement. C’est bien ce que les Français reprochent à leurs hommes politiques, depuis quelques temps, et qui a été l’objet du jugement des ex-SS Allemands, entre autres exemples. Si les Etats et les organisations FONT qu’on agisse en abdiquant tout cela, ces mêmes structures ne PEUVENT l’exiger. En tous les cas, je ne l’accepterai jamais 🙂

    1. Je crois, Esther, qu’il y a les deux choses : la conscience et la responsabilité. Qu’une organisation, un Etat, un clergé – que sais-je ? – dise à des individus qu’il prend sur lui (l’organisation, l’Etat, etc.) la responsabilité des actes qu’il demande aux individus d’accomplir (parce que c’est la guerre, par exemple, et que l’homicide, en ce cas, échappe au droit ordinaire) ne me choque pas. L’Etat prend sur lui la responsabilité juridique des actes qui seront commis en son nom.

      Mais que ce même Etat (ou cette même Eglise, ou cette même secte, ou ce même prédicateur) demande à ces mêmes individus de faire taire leur conscience parce qu’il prend cela sur lui me paraît le signe presque infaillible de la malignité de ce pouvoir.

      C’est d’ailleurs ce que tu dis :humainement non acceptable : on prive l’homme de ce qui le fait homme : sa conscience.

  2. Ton texte, décidément, me travaille 🙂 Je te relis : “Nous établissons en effet un lien entre la foi et l’abdication de l’intelligence, entre la confiance et le sacrifice des doutes, considérant souvent que le doute, le manque de foi, peut n’être que l’indice d’un ego surdimensionné, le signe d’un manque d’humilité. ” Cela me trouble que tu dises qu’on puisse lier ego surdimensionné et doute/manque de foi, moi qui suis à l’inverse perclue de doutes (jusqu’à la douleur…) et qui doute constamment de moi et de ma légitimité, tout en étant fondamentalement confiante – jusqu’à la naïveté et jusqu’à une période récente – en autrui.

    1. Esther, nous sommes d’accord.
      Le doute dont je parle ici n’est pas le doute vis-à-vis de soi mais le doute vis-à-vis des autres et de leurs paroles. Ils te demandent de les croire sur parole comme les religions révélées te demandent d’avoir foi en elles, et tu doutes parce que ton intelligence, ta raison, ta conscience se rebiffent. C’est de ce doute là que je parlais, qui est un manque de foi.

      Pour préciser ma pensée, je crois que la conscience est toujours légitime à exprimer des doutes alors que la raison ne l’est pas toujours. Je compléterai probablement le papier en ce sens.

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