Le mouvement qui déplace les lignes


 

J’écoutais hier le troisième concert brandebourgeois, de Bach et, comme à chaque fois que cela m’arrive, je me souvenais de ma sœur qui, lorsque nous l’écoutions, enfants, disait très justement que nous n’étions jamais si émus par cette musique qu’au moment où, après la lente montée vers une sorte d’harmonie ordonnée, arrivait un grain de sable qui venait casser cette belle mécanique, instaurant à la place de la perfection attendue un mouvement d’éclatement, de délitement, de décomposition dynamique et presque joyeuse.

Je ne crois pas que l’émotion qui nous saisit à cet instant précis soit un signe de perversion. Mais elle est certainement en lien avec la chute, avec notre conscience d’homme, la conscience de notre condition humaine : cette musique, qui s’est progressivement élevée et ordonnée, qui a permis que convergent des harmonies diverses, et qui, au moment de toucher la perfection, connait comme un mouvement de délitement et de décomposition, est une métaphore de notre condition et c’est pour cela qu’elle nous touche. A l’écouter, nous nous voyons nous-mêmes, capables de grimper, de tenir haut la tête, les yeux fixés vers les étoiles, mais retenus cependant au sol par nos pieds qui nous maintiennent et nous attachent à la terre.

Et cette succession d’une montée vers l’harmonie et d’une redescente plus anarchique vers quelque chose qui s’en éloigne, qui reste beau mais est moins mécanique, moins attendu, moins ordonné, quelque chose comme une prolifération de taches venant détruire le bel ordonnancement mais le rendant également plus humain et plus accessible, cette succession nous plait pour sa ressemblance avec la vie qui ne se contente pas de monter vers le soleil et la lumière mais doit aussi décroître et rejoindre l’ombre pour que d’autres adviennent et que la création se perpétue, par son renouvellement.

C’est la perception de ce cycle et l’amour que nous lui portons qui, à l’écoute de ce premier mouvement du troisième concert brandebourgeois, résonne en nous et nous saisit : au moment de toucher à la perfection, le bel ensemble se désassemble, les rouages éclatent ; et le cycle de la vie, qui se serait éteint si l’ordre annoncé avait pu s’établir, peut reprendre : la vie, imparfaite et mouvante, l’a emporté sur l’immobile perfection. Le mouvement a triomphé qui déplace les lignes.

Le mouvement a triomphé qui déplace les lignes et nous en sommes heureux car nous aimons la vie, y compris en ce qu’elle nous dépasse, y compris en ce qu’elle nous brise et nous tue, nous roulant comme des galets sur la grande plage du monde.


 

En introduction et en longue conclusion de mon propos, on peut entendre le premier mouvement du troisième concert brandebourgeois, de Bach, dans l’interprétation de I Barrochisti, enregistrée en 2004.

3 réflexions au sujet de « Le mouvement qui déplace les lignes »

  1. Non seulement nous sommes retenus au sol, mais aussi nous trébuchons, nous dégringolons, nous nous enfonçons puis nous relevons assez amochés, avant de recommencer ! Mais oui, c’est tout à fait ça. Merci du partage !

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