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Jouir de la vie avec avarice



 

Il y a, sur la côte ouest de Guernesey, une plage, sur laquelle nous étions la semaine dernière, où s’étendent de grands champs de coquillages, chapeaux chinois tendant leur coquille vers le soleil.

Et en ce jour, qui était de grand beau temps, le spectacle de ces petits cônes surgissant du sable pour aller vers le grand ciel bleu était magnifique.

Comme souvent en pareille occasion, on est tiraillé entre le simple plaisir d’être là, de profiter, de jouir simplement du bonheur qui nous est donné, et la tentation d’en faire un peu plus : s’imprégner de ce plaisir, vouloir le faire durer, vouloir en tirer plus encore, dans une démarche avide, presque avaricieuse.

Katia me parle, je crois, de cela, quand elle évoque la façon dont je bois les jus d’orange : avec lenteur, avec parcimonie, avec concupiscence (ce mot, qui est le bon, ne m’est venu que bien après mon enregistrement, et bien après la rédaction de l’article, tandis que le soir descend) comme si je voulais faire durer le plaisir, en extraire tout le suc, au lieu de le traiter avec légèreté et naturel. Faire durer le plaisir au lieu de le prendre comme il vient, en acceptant son va et vient, le fait qu’il arrive et le fait qu’il reparte.

Et voilà que je retrouve dans le journal d’Etty Hillesum une lettre de Rainer Maria Rilke qui, écrivant en 1902, depuis Paris, à sa sœur, dit des choses qui font écho à cette réflexion :

“On sent d’un seul coup qu’il y a dans cette vaste cité des cohortes de malades, des armées de mourants, des peuples de morts.

Je n’ai encore rien senti de tel, dans aucune autre ville, et il est étrange que je le ressente à Paris justement, où la pulsion de vie (comme l’écrivait Holitscher) est plus forte que nulle part ailleurs. La pulsion de vie – est-ce la vie ? Non. – La vie est quelque chose de tranquille, de vaste, de simple. La pulsion de vie, c’est la course et la chasse. La pulsion d’avoir la vie immédiatement, totalement, en une heure. Paris en est rempli, voilà pourquoi il est si proche de la mort. C’et une ville étrangère, étrangère.”

Ce dont je parle n’est pas tout à fait la même chose que ce dont parle Rainer Maria Rilke. Mais cela s’en rapproche : vivre, c’est prendre les choses comme elles viennent, sans chercher à s’en gaver, sans chercher à les garder pour soi, sans chercher à les retenir comme on le ferait de l’eau d’une rivière descendant de la montagne qu’on agripperait entre ses doigts. Ce qu’il appelle la pulsion de vie consiste au contraire à vouloir tout attraper, tout absorber, tout conserver, consiste en cette attitude panique et avaricieuse qui, de peur de tout perdre, veut de tout se bâfrer – y compris parfois de jus d’orange.

10 réflexions au sujet de « Jouir de la vie avec avarice »

  1. Ah, comme je ne suis pas d’accord avec toi, et que c’est merveilleux de confronter nos ressentis pour les éclairer 🙂 Pour moi qui suis du côté des “ogres”, dans la pulsion dévorante de la vie, lier cette même pulsion à de la goinfrerie et une forme d’avarice ne coïncide pas avec mon vécu. Qui penche plutôt du côté de celui des enfants, qui – du moins dans la petite enfance- jouissent avec une appétence infinie de tout ce qui leur est proposé dans l’instant, puis -une fois rassasiés- laissent dans la seconde qui suit l’objet de ce qui faisait leur désir ,avec l’insouciance et la légèreté propre à leur âge. Jouir de la vie, de tout, sans rien retenir, en gardant notre curiosité pour ce qui vient… Je ne dis pas que j’y parvienne toujours, mais je ne connais pas de meilleure leçon que celle de cette enfance-là ^^

    1. Je veux dire : je cherche à comprendre ce qu’on me dit, et parfois, oui, un déplacement léger de l’angle de vue permet de saisir, dans une illumination, quelque chose…

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