Promenade d’été rue Nélaton


 

 

Je me suis promené hier, dans Paris.

Paris est si beau, l’été, avec tous ces touristes venus de partout et ouvrant des yeux émerveillés, photographiant tout ce qu’ils peuvent, ces femmes voilées, élégantes et souriantes, et ces hommes balourds et maladroits, touchants dans leur balourdise, poussant avec maladresse des poussettes, ces adolescents de tous pays accrochés à leur téléphone, ces enfants fatigués par la marche à qui l’on offre des glaces, ces jeunes filles allant en bandes et dévoilant leurs longues jambes. Et tout cela mêlé à la douceur de l’air, à la beauté des monuments, à l’Aria de Bach que j’écoutais et qu’on a entendu en introduction de mon propos, au charme des rues ombragées et au parfum des fleurs. Un Paris de carte postale qui est aussi Paris.

Le but de ma promenade était la rue Nélaton. Un drôle de nom pour une petite rue, coincée près de Grenelle, dans le Quinzième arrondissement. C’est là que s’élevait, au début du XXème siècle et jusqu’à la fin des années cinquante, le Vél d’Hiv.

Depuis septembre dernier, on y trouve un petit jardin, une sculpture et un mémorial rappelant le souvenir de ces presque 4 000 enfants qui furent enfermés là en juillet 1942. 4 000 enfants parmi les 13 000 personnes que la police vint débusquer, à l’aube, les 16 et 17 juillet, et qui furent parquées là, parce que juives, au cours de la grande rafle.

Arrêtés à l’aube, ils traversèrent Paris – Paris qui devait être si beau dans la fraîcheur de ce matin d’été – puis furent déportés à Auschwitz dans les jours et les semaines qui suivirent. Des 4 000 enfants arrêtés, il n’y en eu que quatre (ou cinq, ou six peut-être) pour en réchapper.

Comment ne pas pleurer sous l’émotion, à la vue de ces quatre mille noms gravés dans la pierre blanche, de ces quelques photos accrochées aux arbres et qui racontent cette petite fille, qui disent ce petit garçon ?

J’ai donc pleuré. Puis suis reparti.

Et ce fut à nouveau le soleil, le ciel bleu, des scoutes riant qui se baignaient dans la fontaine des Quatre évêques, devant Saint-Sulpice, la fraîcheur du Luxembourg, les arbres qui dans ses allées dressaient haut leur voûte verte et ombragée et plus loin, dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, tous ces êtres venus de partout qui s’adonnaient au simple plaisir de flâner dans le jardin, d’aller parmi les fleurs et parmi leurs semblables.

Faut-il, pour pouvoir créer l’Aria de Bach, ou pouvoir en sentir la beauté, être capable de déporter des enfants ? Le prédateur qui est en moi et qui suit du regard la courbe gracieuse d’une paire de jambes féminines, cet étrange objet du désir, est-il le même, au fond, que celui qui assassine ?

J’ai fini ma promenade bercé par lCanon, de Pachelbel. Dans cette musique faite de  couches, dans cette musique épaisse, dans cette musique faite de recouvrements partiels, qui se complètent et se contredisent, se répondent et s’harmonisent, on trouve un début de réponse : nous sommes cela. Nous sommes cela tout ensemble, faits ainsi et douloureusement complets, pieds dans la fange et yeux dans les étoiles. Et c’est parce que nous sommes ceci, peut-être, que nous pouvons être cela ; parce que nous sommes capables du pire, que, peut-être, nous sommes capables du meilleur.


PS : L’Aria (deuxième mouvement de la Suite n°3 de Bach) et le Canon, de Pachelbel, utilisés en introduction et en final de cette improvisation sont ceux enregistrés par Il Giardino Armonico. Ils figurent tous deux dans le CD Musica barocca, chez Teldec (Das Alte Werk).

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