Ecouter ses ennemis


La Vision d’Esdras est un de ces écrits rédigés au tout début de l’ère chrétienne et qui n’ont finalement pas été retenus par les conciles et le droit canon. Il relate la visite dans l’enfer d’Esdras, un prophète, auquel les anges et archanges montrent les châtiments réservés aux différents pêcheurs. Cette description, très précise et très catégorisée, sera une grande source d’inspiration pour Jérôme Bosch.

Le livre montre surtout les efforts déployés par Esdras pour infléchir Dieu à qui il demande, incessamment, de mettre fin aux peines infligées aux damnés, d’abréger leurs souffrances. Au début du livre et pendant sa presque totalité, Dieu refuse, expliquant que les pêcheurs ont pêché, qu’ils ont mal exercé leur liberté et qu’ils doivent en être punis puis il se laisse finalement fléchir par Esdras et accepte de diminuer – provisoirement – leurs souffrances en échange du sacrifice par Esdras de sa propre vie.

On voit donc, comme dans tous les textes sacrés importants, Dieu évoluer, changer de position, se comporter comme un être qui écoute et qui ne reste pas figé dans une position unique, une règle absolue, une certitude, comme le ferait une idole, sourde et univoque.

Le texte, le dialogue donnent la possibilité de voir cette évolution : tout n’est pas donné d’avance, tout n’est pas figé jusqu’à la fin des temps parce que Dieu écoute et entend et qu’il ne s’endurcit pas.

L’amour des ennemis, c’est peut-être cela. C’est au moins en partie cela : savoir les écouter et ne pas se fermer à eux sous prétexte qu’ils sont nos ennemis. Ne pas cloisonner nos oreilles au motif que ce qu’ils diraient serait forcément faux puisqu’ils sont du mauvais côté. Savoir entendre, avec une réelle attention, une réelle ouverture, ce qu’ils disent, sans se figer dans notre hostilité première ; les écouter d’une écoute vierge et sans préjugé – ce qui est un effort de chaque instant.

Aimer, c’est se plonger dans cette fluidité, dans cette régénérescence perpétuelle, dans ce renouvellement constant de l’attention aux autres : à nos ennemis, à ceux qui nous indiffèrent et à ceux qu’on aime.


PS : Cet effort d’ouverture est également – j’y pense à l’instant et y reviendrai – ce qui permet de fonder notre position, nos choix, nos idées, nos désirs même, sur une réflexion ou une intuition à chaque instant renouvelée (je le dis et le fais parce que c’est vrai et bon) et non sur l’argument, vain et dénué de force, de la fidélité à soi-même, de l’invariance et de l’idolâtrie de soi (je le dis et le fais parce que je l’ai toujours dit et toujours fait).

Et symétriquement, de demander aux autres de nous suivre non par obéissance (fais ainsi parce que je te le dis) mais par choix (fais ainsi parce que c’est bien).

3 réflexions au sujet de « Ecouter ses ennemis »

  1. La question qui s’impose à moi, à la lecture de ce texte, c’est: « Ai-je des ennemis ? »
    Je ne parviens pas vraiment à répondre à cette question…
    Mais peut-être que je ne considère personne comme étant potentiellement mon ennemi ?
     •.¸¸.•`•.¸¸✿

    1. Ce qui vaut, Célestine, pour les ennemis (et c’est vrai : qui sont-ils ?) vaut également pour les autres : écouter ses ennemis (et les autres), c’est faire l’effort d’essayer de les comprendre sans plaquer sur eux d’hostilité. De les comprendre comme on se comprendrai soi-même. De supposer d’abord qu’il sont sincères (ou qu’ils font de l’humour, quand ce qu’ils disent nous étonne…)

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