Alceste

Written by Aldor

Je parlais hier, avec ma fille qui l’a à son programme, du Misanthrope. Et comme à chaque fois que je reprends ce texte, je me replongeais dans la tendresse que m’inspire le personnage d’Alceste, avec l’amour fou, paradoxal et peut-être impossible qu’il éprouve pour Célimène.

Alceste est le misanthrope. Il est un homme qui se méfie et fuit les autres hommes parce qu’il les trouve vils, méchants, menteurs. Et dans cette attitude là, il est comme une Antigone, absolu dans son refus.

Mais voici que cet homme, sévère, bourru, intransigeant, dur avec les autres comme avec lui-même, cet homme là qui est le parangon de la vertu, aime Célimène – Célimène qui est tout le contraire de ce qu’il est.

Célimène est une coquette. Une coquette de la plus belle eau. Elle séduit, aime séduire, joue avec les hommes comme un chat avec des souris, est charmante et perverse, terriblement superficielle et pleine de grâces. Elle est une magnifique Colombine et c’est justement d’elle qu’Alceste est amoureux – plus qu’amoureux : qu’il aime.

Il sait qui elle est. Il le sait parfaitement. Mais rien n’y fait : il l’aime :

Non, l’amour que je sens pour cette jeune veuve
ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve,
et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner,
le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
je confesse mon foible, elle a l’art de me plaire :
j’ai beau voir ses défauts, et j’ai beau l’en blâmer,
en dépit qu’on en ait, elle se fait aimer ;
sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme
de ces vices du temps pourra purger son âme.

 

Il l’aime. Il l’aime en dépit de tout car il a su voir, derrière tout le vernis, derrière tout ce masque, derrière toute cette peau d’âne dont elle s’est recouverte – il a su découvrir une autre Célimène. Il a su, dépassant les apparences, découvrir la vraie Célimène, et Célimène a reconnu cette reconnaissance et c’est pourquoi, en dépit des apparences, elle aussi aime Alceste – c’est du moins ce qu’il croit :

“Je ne l’aimerois pas, si je ne croyois l’être.”

Alceste se trompe-t-il ? S’illusionne-t-il quand il croit que Célimène, qui se refuse à s’engager publiquement, l’aime cependant et n’aime que lui ? Refuse-t-il de voir la vérité ? Je ne le crois pas. Il a raison, il sait. Il sait de cette science absolue qu’ouvre l’amour dans l’esprit des hommes. Et elle aussi le sait. Et elle aussi sait qu’elle l’aime, mais elle refuse cet amour.

Le Misanthrope est l’histoire tragique de cet amour partagé et qui pourtant restera dans l’inachevé. L’histoire de cet amour qui pourrait tout emporter parce qu’il a su dépasser tant de choses de part et d’autre, dévoiler tant de masques, aplanir tant de montagnes et qui pourtant n’aboutit pas parce qu’au moment de franchir le dernier pas, la peur l’emporte sur l’amour.

C’est une histoire qui me touche. Non pas que celle que j’aime soit tout à fait une Célimène ; non pas que je sois tout à fait un Alceste ; dans les deux cas, il s’en faut de beaucoup. Mais parce que nous avons, l’un et l’autre (et sans doute nous tous, tous autant que nous sommes), mêlés et entremêlés, certains traits de ces personnages, que je comprends au fond de moi la certitude d’Alceste, et que son attitude, comme celle de Célimène que je comprends aussi, me bouleverse.


 

Cette improvisation a une suite.

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