Improvisations

Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.

Le Oui et le Non

https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20190220adhesion.mp3?_=1

Il y a un dessin de Sempé (mais je ne le retrouve pas) qui représente bien cela, je crois : une foule immense et haineuse portant d’immenses banderoles hérissées de NON et puis, dans un coin, un bonhomme solitaire portant une petite pancarte où est écrit un Oui.

Il y a en nous, hommes, une dissymétrie entre la propension à rejeter et la propension à adhérer, entre notre capacité à haïr et notre capacité à aimer. Quelque chose, probablement, est inscrit dans nos gênes, câblé dans la structure de notre cerveau, de notre pensée, une sorte d’instinct hérité des temps préhistoriques ou d’un lointain plus reculé encore : il nous est beaucoup plus facile de nous mobiliser, surtout collectivement, contre quelque chose que pour quelque chose, beaucoup plus immédiat de refuser que d’adhérer.

Les deux facultés existent pourtant bien en nous : nous savons adhérer, suivre, aimer, même collectivement et en foule. Il suffit, pour nous en persuader, de songer aux supporters, aux fans, aux groupies, à toutes ces occasions où se manifeste le plaisir d’être ensemble et de partager un même moment, un même spectacle, un même plaisir, une même adulation positive.

Mais j’ai le sentiment que, sauf exception, cette capacité exige, pour se nourrir et pour se perpétuer, une sorte de présence ou de proximité : nous avons besoin, pour aimer de ces amours collectifs,  que l’objet de notre amour soit présent ou du moins proche ; nous avons besoin de le voir, de le sentir, de le toucher – et cela tout simplement parce que cet amour est attirance, qu’il consiste, en partie, à vouloir être proche. Or la haine et le rejet ne connaissent pas cette condition. La haine et le rejet peuvent vivre et se développer très loin de leur objet qui agit sur eux à distance, un peu comme le fait la gravitation.

Là est peut-être une des causes de la dissymétrie évoquée au début : s’il est plus facile d’entraîner une foule à haïr qu’à aimer, c’est parce que nous n’avons pas besoin, pour haïr, d’être en présence de l’objet rejeté (et peut-être même la distance y aide-t-elle), alors que l’amour peut requérir une certaine présence hors de laquelle il prend le risque de s’étioler.

Et c’est pourquoi, hélas, attiser la haine et le rejet, les fomenter, est infiniment plus facile,demande infiniment moins d’énergie, que de susciter et d’entretenir l’adhésion et l’amour. Chacun d’entre nous vit cela tous les jours, et nos sociétés, elles aussi, malheureusement le savent.

Que nous tombions, pourtant, chaque jour, dans ce piège tissé par notre cerveau reptilien, voilà qui est un véritable étonnement.

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4 Commentaires

  1. laboucheaoreille 20 février 2019

    Les foules de supporters – qui sont supposées être dans l’enthousiasme et la joie – sont aussi capables de grandes violences et de haine (contre l’équipe adverse par exemple, ou contre l’arbitre) et je crois qu’une énergie positive peut vite se transformer en déchaînement de colère à la faveur de la moindre contrariété …

  2. laboucheaoreille 20 février 2019

    Je voulais ajouter aussi que le “non”, autrement dit l’esprit critique et la résistance à ce qu’on nous propose ou à ce qu’on nous impose, a toujours une valeur positive en France (pays des Lumières, de la Révolution, etc.) car il est compris comme une manifestation de notre liberté, de notre insoumission. Tandis que le “oui” a l’air un peu idiot, trop docile, sans personnalité (on parle d’ailleurs des “béni-oui-oui” et ce n’est pas une qualité). On parle aussi des “godillots” des gens aux pouvoir pour désigner ces personnes toujours d’accord et serviles …

  3. maly.loup 21 février 2019

    grâce à ton improvisation je m’interroge…….et aux souvenirs des foules immenses qui s’unissent (sans mot d’ordre) pour pleurer une idole ou dans la joie festive d’une coupe du monde remportée ou bien encore à un mariage princier ou autre, je me demande si le non l’emporte vraiment sur le oui…..

  4. celestine 22 février 2019

    C’est amusant, sans le savoir, j’ai proposé ce “devoir de philo” (l’amour demande-t-il des efforts ?) à un de mes lecteurs, et je vois que tu l’as fait !
    Tu es génial…
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

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